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19 novembre 1981

J040 - Dharamsala, le refuge du Dalaï-Lama

Bus pour Pathankot-Dharamsala/McLeod Ganj


Depuis Jammu, cap à l'est, vers des chaînes enneigées.

Après Pathankot, le paysage devient plus attirant, avec quelques bananiers, des chameaux, et une végétation sinon luxuriante, du moins davantage variée et fournie.

Dharamsala est laissé rapidement, le Dalaï-Lama et les freaks logent plus haut.

Le bus atteint McLeod Ganj dans une région très agréable, légèrement vallonnée, au pied des montagnes qu'on aperçoit dans l'arrière-pays. Climat chaleureux, ensoleillé, pas trop chaud, avec beaucoup de verdure sur les pentes des collines.


Furtive rencontre à l'arrêt du bus

Une fois arrivé, juché sur le toit, espérant décharger les bagages d'un bus qui ne veut pas cesser ses manœuvres, j'ai le privilège de voir un homme de renom passer dans une voiture tout terrain, entre les deux rangées d'une foule rassemblée sagement peu avant, avertie de la venue du personnage, et qui se courbe respectueusement, joint les mains devant le visage en un geste plein de dévotion.
Le personnage dans sa voiture, très majestueux, d'un signe de main contrôlé, bénit ces gens qui l'aiment. Tout cela paraît bon (était-ce le Dalaï-Lama ?).


Passage du Dalaï-Lama, McLeod Ganj, Dharamsala

Nous sommes ensuite conduits au Green Hotel par une folle, défoncée ou bourrée, mais pas normale.
Hôtel avec belle vue dans la vallée.


McLeod Ganj, où suis-je ?

Nous sommes dans un petit village (une unique rue d'une centaine de mètres), remplie d'européens attirés par l'établissement récent du Dalaï-Lama et en quête d'équilibre intérieur.
Je le savais par des propos échangés auparavant : de nombreux disciples de Rajneesh sont ici, en robe rouge. Certains roulent en moto. Il y a des couples très jeunes avec enfants.
Mon incompréhension, mon intolérance, mes réactions me font penser à celle d'un vieux con.
Musique pop dans tous les restaurants fréquentés par les européens, menus très élaborés, gâteaux succulents. Les mystiques ne négligent pas les plaisirs terrestres et matériels, voire ils les suscitent. Suis-je bien en Inde ? Katmandou est plus ou moins dans ce style, parait-il.

Durant le déjeuner, une gosse au crâne rasé, avec une petite voix aiguë et angélique, nous explique qu'elle fabrique elle même ses boucles d'oreilles, avec un naturel et une facilité de communication qui forcent l'admiration, jusqu'au malaise. Où sont-ils allés chercher leur bonheur ? Leurs stages de méditation et de yoga, dont on voit les publicités en ville, ont commencé avant-hier et durent jusqu'au 25 du mois. Ils prennent place plus loin, après le Dal Lake, et leur prix n'est pas prohibitif.

Bonne bouffe et bonne musique, européennes, c'est trop pour une Inde restée si différente.
Dans les restaurants, après un superbe soleil couchant, des sannyasins de Rajneesh émancipés dansent, en exprimant, sinon leur naturel, du moins leur défonce. Les bouffées de fumée qui s'échappent chaque fois que la porte s'ouvre n'ont pas toujours une odeur de sainteté.

Demain, il me faudra encore tenter de déterminer si je n'évolue pas dans une ville de cinglés. Ils jouent une comédie (au moins le costume), ce qui me permet de mettre en doute l'authenticité de leur bonheur surnaturel. Château de carte ou construction plus solide ? Lieu de méditation et de construction personnelle ou village de vacances ? Sujet d'une thèse sociologique passionnante en tous cas.

_____________________La carte de la journée_____________________

18 novembre 1981

J039 - Départ de la vallée heureuse

Il faut quitter le Cachemire.

A Bus pour Jammu.
La vallée est vaste mais nous en atteignons l'extrémité, attaquons la colline, disparaissons dans la montagne avant d’enfiler le tunnel de 2570 mètres, le même qu’à l’aller.
Ensuite montagnes, puis arrivée de nuit à Jammu.

Coucher dans un hôtel pour un réveil le lendemain à 5h.
Voyage sans intérêt sauf pour l’adieu au Cachemire.

_____________________La carte de la journée_____________________

17 octobre 1981

J007 - Bus Jammu - Srinagar : la montagne commence

Ce matin, à Jammu, en sortant de la station-service où s'était ravitaillé notre bus, deux pauvres gosses tendaient la main vers les hautes vitres qui nous isolaient de l'extérieur. Les yeux brillants, ils se souriaient, complices, et leur beauté forçait l'admiration. Sous un soleil déjà haut, les deux petits avaient, dans leur regard, une étincelle de vie d'autant plus riche qu'on leur avait ôté toute possession matérielle.

Premières neiges

A peine quitté Jammu, on rencontre des paysages magnifiques. La route serpente tout de suite, à flanc de coteau, car, plus bas, une grande vallée accueille le lit caillouteux d'un fleuve désormais tari. La végétation est belle, beaucoup de fleurs, il fait beau.


Sur la route, Jammu-Srinagar
Sur la route, Jammu-Srinagar


Les premières neiges sont en vue : par l'enfilade de la vallée, sur laquelle s'accrochent d'ocre maisons de torchis, bois ou briques, on peut apercevoir des hauteurs blanches qui se découpent dans le ciel bleu.
Srinagar, 274 kilomètres.
Plus loin, au détour d'un virage, des bandes de mignons petits singes s'écartent de la route et nous regardent passer d'un air curieux.

Notre approche des premières chaînes montagneuses est interrompue par une crevaison qui nous permet de profiter d'un point de vue et d'une petite chute d'eau fraîche. Et toujours un beau soleil d'été.

Nous déjeunons à Batote, dans un chicken cra-cra de bord de route. Un échafaudage de planches, pentu et délabré, prolonge la salle en plein air. La nourriture est acceptable, vu son faible prix.

Nous approchons de régions plus montagneuses, couvertes de grands arbres, avec parfois des renflements constitués par les cultures en terrasse.


Sur la route, Jammu-Srinagar

La montagne commence. Le sol est caillouteux, la terre soulève un grand nuage après notre passage. La route serpente de plus en plus, montant, descendant, s'efforçant de suivre le cheminement naturel de la vallée. C'est superbe, très dénudé. Vallée rocailleuse, masse de pierres ocre clair, et parfois, au fond, un fleuve qui s'insinue, superbe contraste de couleur et de matière.

Dans un tournant, un car s'est vidé de ses occupants qui rincent leurs habits sous une petite cascade.


Sur la route, Jammu-Srinagar

Les travaux de cantonnement sont encore très fréquents. Lorsqu'on croise ces travailleurs tannés et poussiéreux, on rencontre peu après sur le bas-côté leurs petites tentes de couleur sombre, alignées comme des cercueils et maintes fois rapiécées.

Des troupeaux de chèvres défilent, encadrés par des enfants sales et en haillons. Souvent, dans la masse, une fille ou une femme qui, malgré des habits repoussants, porte de nombreux bijoux d'argent mat.

Banihal, dernière escale

On s'y arrête pour se dégourdir un peu les jambes, acheter quelques fruits et quelques gâteaux secs. Le village est une rue en pente dans la montagne. Une fois que l'on s'écarte des quelques dizaines de mètres d'étalage qui constituent le cœur de l'agglomération, on est surpris de découvrir qu'il ne reste plus que quelques maisons éparpillées, juchées sur les plus proches rochers. Puis, plus rien. La route, la montagne.


Sur la route, Jammu-Srinagar

Pour changer de vallée, il nous faut emprunter un tunnel étroit et long de 2531 mètres. Ça en vaut la peine. Bientôt, le paysage change à nouveau : nous sommes sur un plateau, l'oppressante présence des montagnes diminue au fur et à mesure qu'elles s'écartent, le sol est plat. Sur les champs, tandis que la soirée commence, une douce clarté dorée donne au paysage une magie particulière. L'air est frais et pur, la visibilité excellente.
Une lumière particulière, que saisirait avec bonheur un photographe délicat, donne un léger flou aux choses, estompant les contrastes violents, voile beaucoup plus vaporeux, éthéré que ceux qui rendirent Hamilton célèbre.
Le soleil se couche à notre gauche et sa lueur orangée diffuse permet aux chaînes de montagnes de se superposer dans un contre-jour où l'obscurité respective des plans donne le sens de la profondeur.
Nous sommes presque arrivés à Srinagar. Il fait nuit dans les villages traversés. Frais aussi, la population sort revêtue de ponchos de laine grossière.

Srinagar

Deux français quittent le bus avec moi et viennent s'établir dans le house-boat tenu par Suliman. Le car vient d'éclater un pneu et tout le monde va encore poireauter un bon moment. Aussi, nous leur faussons compagnie, après avoir rencontré Suliman qui, flairant les clients providentiels, est venu prospecter.

Le boat-house est séduisant : construction légère et peu isolée, mais les matériaux sont naturels, bois et tissus. Le lit est dur mais droit. Les nuits ici sont donc honnêtes, quand dehors la population n'est pas trop bruyante.

_____________________La carte de la journée_____________________


16 octobre 1981

J006 - Bus Delhi - Jammu : traversée de l'Haryana et du Punjab

Le chauffeur de rickshaw qui sommeillait en face de l'ambassade du Népal se réveilla en geignant tandis que je lui secouais l'épaule. Du coup, il me fit un tarif prohibitif que j'acceptais en connaissance de cause : 5 roupies.
Arrivée un quart d'heure en retard sur l'horaire !
Le bus ne partit cependant qu'une heure plus tard, repassant devant Dalmiya House maintenant réveillée.

Premier trajet en Inde par la route

Le baptême est surprenant : de la même façon que rickshaw, scooters et vélos se frayent un passage dans la masse humaine des bazars, les véhicules s'efforcent de suivre la route tout en évitant les obstacles qui la jalonnent.
Ces obstacles sont de toutes sortes, mais c'est surtout de nuit qu'on mesure l'ampleur des frayeurs auxquelles on peut s'attendre.
Les travaux de cantonnement placent de grands bidons de fuel en plein milieu de la route pour protéger quelques aménagements. Peints avec du blanc qui s'est sali depuis, ces obstacles se révèlent si tard que seul l'écart violent est salutaire.
Les véhicules vont dix fois plus vite et sont cent fois plus chargés qu'en ville, la route des champs fait donc parfois figure de calvaire.
A la sortie de Delhi, un poids lourd a versé, mettant à bas d'énormes troncs d'arbre qui bloquent une partie de la route. Ailleurs, un camion est immobilisé, restant en équilibre grâce à un cric qui remplace l'essieu manquant. Plus loin, deux camions n'ont pas réussi à s'éviter. A un autre endroit, dans un fossé, une dizaine d'indiens tournent, avides, autour de la marchandise éparpillée, tombée d'un poids lourd qui repose sur le toit, les quatre roues en l'air, tel un gigantesque insecte renversé.
Du coup, le gouvernement ne lésine pas sur les messages de sécurité routière, et les panneaux prennent souvent des tournures plutôt comiques : "speed thrills but kills", "security first, lucky afterwards", "accident begins where security ends"... Autant de formules mettant en évidence le caractère aléatoire des transports routiers en Inde.
Malgré les slogans, les conducteurs indiens misent d'abord sur la chance et la bonne fortune, ensuite sur la sécurité. Ainsi, comme dans bien des pays où la circulation tient du hasard, les camions rutilent de chromes et d'illuminations diverses, et portent d'amusantes inscriptions calligraphiées, allant du "good luck" au "best driver". Des guirlandes multicolores entourent le pare-brise et chaque camion porte de façon héraldique une icône sur son toit. Cette dernière s'éclaire, une fois le soleil couché.
Pour mettre toutes les chances de leur côté, les indiens multiplient le nombre de sens en éveil lors de la conduite : ils pilotent en grande partie à l'oreille, grâce à l'usage abusif du klaxon.


Haryana - Penjab - Jammu et Cachemire

Bien d'autres choses surprenantes dans cette traversée de l'Haryana.
Dans un climat de dénuement fait de pauvreté et de poussière, sous un soleil de plomb, on croise soudain une indienne, dans un habit de lumière parsemé de paillettes dorées qui lui donne l'air d'une idole. Cette divinité trône sur une pauvre charrette tirée par un bœuf malade que guide un enfant en guenilles. Et notre bus s'éloigne avant que l'on ait pu comprendre ce monde bizarre entrevu un instant.
Rencontres parfois plus sinistres sur cette Highway n°1 : des vautours, plus d'une cinquantaine, groupés autour de cadavres et auxquels viennent se mêler des chiens charognards.

Nous dépassons Ambala, laissant sur notre droite la route qui mène à Chandigarh, Simla et à la vallée de Kulu. Le nombre de sikhs semble augmenter au fur et à mesure que l'on se rapproche de Amritsar.

Même de la route, même à la vitesse où nous roulons, certaines scènes de misère ne nous sont pas épargnées.
Les cantonnements, forts nombreux en raison du délabrement des routes et de la visible lenteur des travaux, sont autant d'endroits sordides mêlant femmes, hommes et enfants dans la poussière et les gaz d'échappement. Des tentes en toile, patchworks de fortune, sont alignées le long de la route. C'est là que dorment ces gens qui vivent plusieurs mois à un mètre du bitume, sur un chantier de 100 mètres de cailloux. Comme à Delhi, les femmes travaillent ici à de rudes tâches manuelles. Dans des corbeilles d'osier, elles chargent des cailloux qu'elles iront déposer plus loin, courbées en deux par le fardeau qui repose sur leur crâne. Pas loin d'elles, de petits bébés recroquevillés le long de la route, tellement sales qu'on dirait des corps carbonisés. Au second plan, sous la végétation des arbres qui bordent la route, les enfants plus âgés, vêtus de loques qui tiennent par miracle, jouent ou encadrent des animaux : vaches, brebis,...
Soudain, le car doit freiner, une fois de plus. Sur la route à deux voies, une charrette tirée par un bœuf nous bloque, tandis que de bruyants camions nous croisent venant sur l'autre file.

Nous entrons dans l'Etat du Pendjab. La végétation a peu changé, les plaines s'étendent seulement moins loin, limitées par des zones boisées de plus en plus nombreuses.
La nuit tombe tandis que nous traversons des villages rustiques où la production principale semble, de la route, être la bouse de vache, modelée et séchée, et qui sert de matériau de combustion. Des centaines de galettes ocre s'entassent ainsi méthodiquement devant chaque maison.

Frontière Punjab - Jammu et Cachemire

Le bus s'arrête encore une fois.
Nous descendons du car, il règne un remue-ménage étrange, balayé par le faisceau des phares de camions qui attendent, les uns derrière les autres, l'autorisation d'entrer dans l'Etat suivant.
La lune s'est levée. A l'horizon, on devine le changement de relief.
Le car rencontre des déclivités, tandis que se profilent au loin des chaînes de petites collines. Enfin, après l'ascension d'une bonne pente, nous entrons dans Jammu, petit village sans intérêt.
Nous y sommes logés dans un hôtel délabré, muni d'une cour intérieure mais sans eau dans les toilettes des chambres. L'électricité qui nous restait encore sera supprimée une heure plus tard en raison d'une panne générale dans la ville.

_____________________La carte de la journée_____________________