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27 octobre 1981

J017 - Adieux du matin, départ demain pour le Ladakh

Il est bon, après un petit déjeuner réparateur, de lézarder sur les coussins du château arrière éclairé par le soleil, tout en écrivant à ceux qui sont restés en France que, ces montagnes qui viennent se jeter dans le lac, c'est vraiment fantastique.
Derrière, dans le bateau, les voyageurs pour Delhi finissent de boucler leurs valises.

Un sikhara, un taxi, et nous voilà à l'aéroport.
Guy y est déjà, malade. Sur la liste d'attente du vol pour Delhi, sa vingt-septième position lui donne de l'anxiété.
Nos voyageurs enregistrent sans difficulté leurs bagages avant de monter prendre le goûter d'adieu.
Notre ami Peer pousse l'habileté jusqu'à convaincre Christine et Christian que faire de la retape auprès des voyageurs déracinés qui débarquent constitue un acte généreux, un devoir qu'il mérite. Exécution, et ce coquin file avec ses nouveaux pigeons, laissant ses consommations aux frais de la princesse.


Seul, à nouveau

Un peu plus tard, je me retrouve seul, écrasé par tous les locaux contre les vitres qui donnent sur la piste, saluant ces européens qui partent et avec qui j'ai vécu deux jours. Avant la séparation définitive, sur le pas de la fatidique porte, une hypothétique rencontre à Ceylan fut hâtivement organisée. L'indien chargé de l'embarquement s'énervait devant ces adieux touchants qui ne finissaient pas, hurlant "Madam, madam" d'une voix qui progressivement tournait à l'hystérie.
Curieuse sensation dans la navette vide qui me ramène seul vers la ville.

Dans le jardin de Guhlam, la présence de trois allemands et d'un nouvel américain met une agitation inhabituelle. Microsociété cosmopolite parlant de pays étrangers, en plusieurs langues, échangeant quelques informations avant de se disperser de par le monde.

Pendant le dîner, dans la maison en torchis, l'américain récemment arrivé capte un moment l'attention avec son Canon A1 Automatic. Dans l'obscurité, que la flamme tremblante d'une unique bougie ne parvient pas à faire reculer, la petite diode rouge du retardateur électronique clignote régulièrement sur le dessus de l'appareil et la fréquence augmente soudainement deux secondes avant le déclenchement.
Assis en tailleur sur les nattes couvrant le sol en terre battue, nous nous passons avec respect et prudence le lourd appareil aux perfectionnements issus d'un autre monde.

Demain, départ pour le Ladakh avec Steeve, un jeune américain et Brian, un canadien anglophone.
A la lueur d'une bougie, une sélection impitoyable des affaires indispensables s'opère progressivement. Le reste sera laissé à la garde de Guhlam, dans un grand coffre en bois.

26 octobre 1981

J016 - Nishat Bagh, le jardin de la Gaîté, Srinagar

Luxe, Calme et Volupté

Très peu de temps à partager avant le départ de D. pour Delhi.
Du coup, lorsque nous passons à table pour le petit déjeuner, les œufs ont largement eu le temps de refroidir.

La matinée se présente sous l'aspect d'une luxueuse oisiveté. Le soleil atteint maintenant le château arrière du house-boat. Des commerçants en sikhara viennent tenter leur chance auprès de ces riches touristes.
Avec Patrick, rompant ce "non-faire" ensorcelant, nous partons ramer sur les eaux du lac. En rentrant, nous constatons que les marchands de passage ont réussi à placer des carpettes bon marché auprès des deux femmes sans discernement (aïe !).

Quelques cookies en poche et un vélo entre les jambes, un charmant couple se dirige nonchalamment vers les jardins moghols qui bordent le Dal Lake.


Un jardin aux douze terrasses

Le Nishat Garden (Nishat Bagh ou jardin de la Gaîté) et ses douze terrasses se révèle être un endroit propice aux abandons amoureux.
Tant de poésie dans ces fleurs et ces niveaux descendant en direction du lac et que surplombent les parois rocheuses toutes proches.


Nishat Bagh (Jardin de la Gaite), Srinagar

Nishat Bagh (Jardin de la Gaite), Srinagar


En cette fin d'après-midi, dans la lumière du soleil décroissant doucement de l'autre côté du lac, l'eau coule en se brisant sur les reliefs des cascatelles, éclate et projette tout autour des milliers d'étincelles. Les indiens en balade, et surtout les enfants, s'étonnent de ce couple occidental étroitement enlacé. Soucieux de mettre un nom sur ces visages qui les frappent, ils viennent nous demander de décliner notre identité.

Ainsi, plus tard, aux environs de Dal Gate, je me retournais sur un retentissant "Tiéoui-tiéoui". Derrière moi, cinq enfants penchés par la portière d'une Ambassador me fixaient d'un air espiègle, hilares.


Farniente

Nous rendons nos vélos et achetons encore des gâteaux pour le thé dont l'heure approche. Dans le salon du house-boat, autour des tasses et des gâteaux, ces cinq européens plaisantent. Le propriétaire du bateau est là aussi, ainsi que ceux qui assurent le service. Ils refusent toujours une première fois avant d'accepter les gâteaux qu'on leur offre, hormis le propriétaire qui inventorie ce qu'il pourrait bien taper à ces gogos. Au brouhaha des voix se mêle le bruitage froid et électronique qui accompagne des parachutistes vers les eaux menaçantes d'un lac : un mini-jeu apporté par Patrick.

Après un dîner, dans lequel les morceaux de viande viennent heureusement rompre la monotonie de l'entité conceptuelle "rice & vegetable", une digestion horizontale s'avère nécessaire avant de rejoindre la société passée au salon pour fumer ses cigares. Retour qui, comme au théâtre, est salué par des applaudissements.

Plus tard, sur le Dal Lake, tout sommeille. L'Appolo Eleven, le Moon Valley, le Lake Victoria, l'Aristotle, le Lucky Kashmir, le Badyari Palace, le Prince of Kashmir sont assoupis, comme le sont les défraîchis New Moon, Young Silver et New Maharaja aux noms fallacieux.
Seulement dans une chambre du Peer Palace semble régner une fébrile activité.

24 octobre 1981

J014 - Le Dal Lake vu d'en haut, Srinagar

Pendant la montée à Shankaracharya Hill, Guy dégueule à plusieurs reprises une aigreur mêlée d'op. Les français qui lui ont épicé son dîner hier sont dans une fabrique de tapis où nous les retrouvons pour un marchandage effréné.


Depuis Shankaracharya Hill : vue sur le Dale Lake, Srinagar

Nous continuons notre visite touristique par une montée au fort d'Hari Parbat.


Akhund Mullah Shah Mosque et Hari Parbat Fort, Srinagar

Là-haut, nous nous faisons rançonner par un indien qui a malicieusement cadenassé la porte du fort. Contre un bakchich, au départ d'un montant exorbitant, nous accédons donc aux ruines figées, survolées par les faucons.


Depuis Hari Parbat Fort : Dal Lake, Srinagar
Intérieur de Hari Parbat Fort, Srinagar

Restauration au Broadway avant une petite bière au Gulmarg Hôtel de Guy que j'apprends à mieux connaître.

23 octobre 1981

J013 - Troisième journée sur le Dal Lake, retour à terre

Oulala ! Quel retard dans ce journal !

Lever de soleil sur le Dal Lake, Srinagar

Lever de soleil sur le Dal Lake et sikhara, Srinagar

Lever de soleil sur le Dal Lake et sikhara, Srinagar

Lever de soleil sur Char Chinar, Dal Lake, Srinagar

Lever de soleil sur Char Chinar, Dal Lake, Srinagar

Retour à la maison après un nouveau lever de soleil splendide.

Rencontre de Laurence et Guy avec qui je visiterai demain Srinagar.
Location d'une bicyclette et tour de la ville.
Passage, une fois de plus, à la Poste Restante, et toujours aucun courrier.


Coucher de soleil sur un house-boat, Jelham, Srinagar



22 octobre 1981

J012 - Seconde journée sur le Dal Lake, Srinagar

Depuis une bonne heure déjà, nous avions été tirés du sommeil par la fin de la nuit et l'humidité du petit matin.
Elie cuisinait le petit-déjeuner après être allé chercher du pain.

De l'autre côté de la vallée, le soleil s'annonçait, coloriant le haut des montagnes d'une lueur orangée, très douce. Au-dessus de nous, quelques rayons commençaient à auréoler certains sommets.
Progressivement, la zone d'ensoleillement s'est étendue dans la vallée, chassant l'engourdissement humide de la nuit.
Elle nous a éclaté à la figure, d'un coup, en passant la crête, créant un reflet d'incendie sur le lac.


Lever de soleil sur Woont Kadal Bridge et Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar

Lever de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar

Lever de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar

Lever de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar



La philosophie d'Elie

Elie m'explique sa conception de la vie et le degré de civilisation qu'il peut supporter.
Il aime les gens rudes des lacs et des montagnes. Les indiens sont venus tout transformer en s'établissant jusqu'ici, il y a une vingtaine d'années. Depuis, ils croissent, installent le business et d'autres pollutions, sonores, visuelles; de mauvaises choses en tout cas.
Il préfère très nettement l'époque glorieuse et britannique pendant laquelle aller au Ladakh mobilisait trente mules, une quinzaine d'hommes et des vivres en quantité. Il me mime les gens qui avaient coutume de se vêtir comme lui, en homme simple, et que le progrès et le business ont transformés. Ils sont devenus gros et importants (il écarte les bras et joue à celui qui veut être considéré). Ils portent des lunettes (horrible disgrâce, prothèse malheureuse sur le visage de l'homme), veulent être vêtus à l'occidental. Ils se lavent les dents en plus et discutent entre eux sans être droits. Lui est habillé simplement, parle droit; sinon il fume et regarde la beauté du monde.

Nous avons pris le déjeuner, riz et légumes qui se font rares au milieu du lac, sur une ile belvédère du nom de Sona Lank.


Jardins flottants, carottes vénéneuses

Dans l'après-midi, nous nous sommes rendus au Nagin Lake en traversant par des pistes aquatiques tracées dans le jonc.


Jardins flottants et Shankaracharya Hill, Dahl Lake, Srinagar

Habitations, Dahl Lake, Srinagar

Habitations, Dahl Lake, Srinagar

Passage par les fameux floating-gardens, mottes de terre liées par de l'herbe qui s'enfonçaient avec un bruit spongieux quand Elie pesait dessus de tout son poids. Sous les bouses de vache et les excréments humains, s'épanouiront dans quelques temps de savoureuses carottes vénéneuses...


Jardins flottants et Hari Parbat sur Sharika hill, Dal Lake, Srinagar

Sikhara et montagnes, Nagin Lake, Srinagar

Le Nagin Lake est pollué de house-boats tous plus ringards les uns que les autres. Par curiosité, je suis allé visiter un de ces navires pompeux, le Winston Churchill Super Deluxe.
Château arrière douillet et raffiné, intérieur de style anglais vendu par correspondance. Des photos de la famille royale britannique aux murs. Un jeune indien courtois et commerçant fait l'entremetteur entre moi et les deux chambres à coucher deux places. Ça peut être amusant quelques jours de s'imaginer riche anglais dans son salon, propre et réservé, dans un pays exotique et sous-développé.

L'eau est très pure, à part cette végétation qui n'incline pas à la natation.
Seul malheur, évidemment, cette intrusion du ski-nautique dans l'univers sonore du lac.
Le type de l'indien riche et gonflé que mimait Elie a un représentant ayant du mal à tenir en équilibre sur une planche carrée que tire un bateau. Comme un témoin ivre lors d'un procès, il tient une barre horizontale qui le relie à la planche. Bel exemple de prouesse physique en effet.

Après un bain revigorant et une petite sieste dans les roseaux, nous rentrons coucher au Dal Lake. C'est sur ce chemin que j'ai expérimenté l'envoûtement de la rame de sikhara en forme de cœur.


Habitations, Dahl Lake, Srinagar

Nouvelle nuit sur le lac.


Coucher de soleil sur le Dal Lake, Srinagar

Coucher de soleil sur le Dal Lake, Srinagar

Coucher de soleil sur le Dal Lake, Srinagar

_____________________La carte de la journée_____________________



21 octobre 1981

J011 - Départ en sikhara sur le Dal Lake, Srinagar

Moment de calme bonheur. Me voilà parti en sikhara, tel un pacha.

Le temps est superbe, il fait bon et j'écris, bercé par le travail régulier d'Elie dans mon dos.
Deux petites filles en pirogue viennent d'accoster pour me donner une fleur en échange de menue monnaie. Il est vraiment regrettable que tout ce bon temps ne profite qu'à moi.
Tout à l'heure, c'est un marchand de fourrure qui nous a abordés. Peu intéressé par une paire de gants de gazelle fourrée, j'ai cédé lorsque le prix est passé de 70 à 45 roupies.

Nous sommes dans le grand Dal Lake, la montagne tombe juste à notre droite et encercle une partie du lac. Comment exprimer combien le moment est bon et comment on sent son cœur s'épanouir...?

Nous dépassons deux européennes, en robe du pays, se baignant dans le lac, loin de l'agitation touristique des house-boats de Dal Gate. Quelle existence mènent-elles ici, dans ce coin de nature enchanteur où il est possible de vivre sans rien faire ?
Je suis encore voyageur solitaire trop immature pour envisager de m'établir quelques temps dans un endroit spécial, mais j'entrevois désormais d'autres types d'existence possibles pendant de longues périodes.

Nous voilà seuls sur le grand lac. Pas une ride ne vient troubler sa tranquille surface. Pas un bruit. Ce paysage grandiose, doux et monotone, convient parfaitement aux amoureux. Et aux poètes aussi sans doute.

Elie, pour déjeuner, a préparé la pâtée de rigueur : riz et végétaux (tomates, carottes, oignons et pomme de terre), ces derniers servis en petites quantités, mais brûlants de pili. Vient ensuite le thé. Je terminais ma seconde tasse allongé dans le sikhara qui était déjà repartie.

Le grand lac est séparé en deux parties par deux digues que joint un petit pont. Dessous, un jeune kashmiri se baigne et les mots y résonnent un instant, étrangement. Puis, devant nous toute l'étendue d'eau, dormante et constellée de plantes.
A gauche, la colline qui surplombe Srinagar et sur laquelle se perche le vieux fort, Hari Parbat. Devant, des chaînes de montagnes qui viennent jusqu'aux berges du lac, comme de démentielles coulées de lave. Cet encerclement se prolonge sur notre droite, presque jusqu'à la ville. C'est sans doute l'air d'automne qui donne cette légère brume enveloppant les reliefs montagneux.
Nous croisons encore quelque temps dans ce paradis avant d'accoster sur une berge tranquille. Il n'est pas tard, mais Elie n'entend pas ramer à l'heure la plus chaude de l'après-midi.


Pause "hobble-bobble" et Char Chinar, Dal Lake, Srinagar

Vue nord : Dal Lake, Srinagar

Woont Kadal Bridge et Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar


Quatre heures plus tard, écrasés par le soleil qui a tapé toute l'après-midi. Celle-ci se termine, et les petites grenouilles descendent vers le Sud par séries de bonds alternatifs.
On va avoir, je pense, un superbe coucher de soleil.

Elie est vraiment un super bon gars. Ce qu'il veut, c'est fumer, et qu'on lui foute la paix. Il n'aime pas "les mauvais hommes", il aime "les bons hommes". Il n'aime pas se fâcher, il aime caresser et embrasser. Il ne veut pas se marier. Il veut rester libre.


Impressions soleil couchant

Le dîner, riz et légumes, mais moins épicé qu'à midi, est avalé alors que le soleil décline.



Coucher de soleil sur Nishat Suth et Shankaracharya Hill, Dal Lake, Srinagar

Coucher de soleil sur Nishat Suth et Shankaracharya Hill, Dal Lake, Srinagar


Surprenant coucher de soleil, qui s'est révélé plus bref et moins flamboyant que je ne l'espérais. Le nez à l'objectif, j'étais prêt bien avant mais lorsque je relevais la tête, il était trop tard.
Dernières couleurs de cette journée ? Les reflets, sur le lac pétrifié, du soleil en vagues orange et violettes, aux tons métalliques. Superbe fluorescence colorée dans la pénombre de la vallée. Les plantes aquatiques étaient, inclusions cytoplasmiques, comme des bouillonnements volcaniques figés par l'obscurité glacée.


Coucher de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar

Coucher de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar

Coucher de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar


Soudain, dans cet espace où le temps s'était suspendu, une ombre chinoise plane, fabuleuse somme de symboles et perfection esthétique : digne, drapé, appuyé sur sa perche, l'homme se découpe, noir comme la nuit, contre-jour qui dérape sur fond de lumière surnaturelle.
Un sikhara nous longe dans un souffle, comme une plume que déporte un vent léger. Sur le pont, en plus de celle de l'homme, se découpe la silhouette du narghilé en terre cuite et au tuyau droit. La barque court encore quelques mètres, quelques secondes, sur son erre, avant de revenir doucement en arrière après avoir entamé un dialogue avec Elie.
L'homme veut quelques braises pour son kungry (fire-pot ou pot à braises) et son hobble-bobble (onomatopée pour désigner le narghilé).
Là encore, beauté grandiose et symbolique : les deux hommes, simultanément, se sont penchés sur leur kungry et tirent de longues bouffées pour porter leur cigarette à incandescence.

Au-dessus de nous, le ciel constellé d'étoiles, d'une pureté, d'une clarté mystique.

_____________________La carte de la journée_____________________