05 février 1982

J118 - Goa, jour 36 : le grand voyage


Réveil assez tardif et la force était assez tenue.

A. est venue avant le déjeuner. J’ai pris le café avec elle et G. puis essayé de lire « L’Europe buissonnière » d’Antoine Blondin qui ne parvenait pas à me captiver.

J’ai beaucoup de facilités à méditer actuellement, mon corps m’y appelle.

Au marché, achat de victuailles et emprunt de nouveaux livres : « La grande vallée » de Steinbeck, « Karma Cola » de Gita Mehta et « Au-delà du moi, à la recherche du soi » par Arnaud Dejardins. Assez bon livre qui éclaire les notions d’ego (faisceaux de personnalités dont aucune n’est réelle), d’égoïsme, de suprême conscience et insiste sur les dangers que représente le fait de s’aventurer seul à la recherche de ça.
Maintenant j’expérimente une connaissance intérieure qui ne m’effraie pas et que je suis prêt à accueillir.

Une fois la nuit tombée, après le dîner, reprise de ces contorsions allongées qui ont quelque chose de fascinant. Il faut dire que ces derniers jours, ça n’arrête pas de bouger là-bas.
Comment relater toutes ces sensations sans tomber dans une description de catalepsie ?
C’est tout d’abord cette extraordinaire chaleur dans le bas de la colonne vertébrale. J’essaye de me détacher du corps afin qu’à nul moment les sensations ne soient générées, orientées ou modifiées par une quelconque volonté.
Comme c’est absurde de décrire tout cela, tellement c’est fade.
Pendant quelques minutes, la délicieuse brûlure augmente en me faisant sentir des chairs survoltées. Mais le sexe n’est plus utile, il n’est qu’un générateur de force, d’énergie, il n’est plus ni mâle ni femelle, il est chaleur sans distinction. 
Désormais, je n’interviens plus, j’attends. Et la pulsion est là. Je dois la comprendre, m’y concentrer, la laisser aller où elle doit aller et me laisser emporter par elle.

D’autres sensations nouvelles et souvent inquiétantes ont occupé cette nuit, curieusement reposante malgré les fantômes d’un autre monde qui s’y sont présentés.
Allongé sur le dos, les bras le long du corps, totalement décontracté et concentré sur les perceptions, ma respiration est soudain prise en charge. Je n’interviens pas et ma cage thoracique se dilate. Extraordinaire impression de se gonfler de façon inhumaine. Les cotes s’écartent, s’écartent et l’inhalation continue, autonome, longue, sans effort, sûre d’elle. Et ça dure, dure, je m’inquiète un peu mais perçoit tellement bien tout le corps et le cœur, si calme, que je laisse faire, jusqu’à ce que, sans prévenir, tout se dégonfle laissant aux poumons une délicieuse impression d’avoir été étirés, gonflés à leur volume normal.
Expiration, inspiration, tellement énormes. Je refrène l’intention curieuse et rationaliste de contrôler au toucher ou de visu les proportions du gonflement. J’observe, j’attends, je suis.
Puis tout s’arrête pour un moment, c'est si calme que je ne perçois plus les battements du cœur. Un peu d’inquiétude quand même, comme dans l’attente d’un grand plongeon. Vais-je me pétrifier, seul et sans secours dans cette chambre de Calangute ?

Le plus impressionnant fut cette lente tétanisation au cours de laquelle j’ai failli pénétrer dans l’univers.
Partant de la tête et gagnant par les vertèbres cervicales tout le corps, une chaleur solidifiante est descendue avec la puissance d’un rouleau compresseur. Le cou se rétracte, se tétanise avec une violence inouïe. J’ai un peu peur d’éclater mais, en y regardant de près, toute cette force est normale, elle avance d’elle-même.
Le corps est maintenant presque totalement rigide, tendu à l’extrême. Et dans cette contraction de l’être tout entier, l’esprit semble aspiré, englouti par cette rétraction sur soi-même. Peur de lâcher les pédales, peur de l’inconnu, peur de ne pas revenir.
Et puis je me livre, fasciné par cette envie de voir.
Et comment décrire la suite ? Je me livre, les yeux grands ouverts. La densité des choses, de mon corps, de ma concentration est si forte que, pendant quelques instants, une vision d’immensité, d’absolu et d’univers m’apparaît.
Non pas m’apparaît, mais je suis l’univers et l’univers est moi.
Pas de tourisme.


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