06 février 1982

J119 - Goa, jour 37 : une nuit d'enfer


La journée s’est déroulée sans problème.
Méditation réussie le matin, avec cette présence si prenante que je n’ai aucun mal à me concentrer pleinement sur les sensations intérieures, obtenant par là même un calme de l’esprit sans difficultés et de façon complète.
Le serpent s’est donc promené dans mon dos, me faisant anticiper des réjouissances nocturnes des plus délectables.
Malheur ! Combien étais-je loin du compte, ignorant de la vérité et des dangers encourus.


L'infini et le néant

Peu après le dîner, me voilà bientôt bouclé dans ma chambre, préparant ma nuit, avalant les médicaments du soir qui constituent mon traitement.
J’espérais entrer dans l’infini et j’ai frôlé le néant. Les mots ne sont d’aucune utilité pour transmettre ces concepts. Ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas prêt à affronter la vérité des sages, tellement globale, terrible et puissante que le cerveau humain s’annihile, procurant pendant son effacement, sa destruction, une horrible terreur qui glace les sangs, une froide révélation qu’on ne peut accepter, qui nous supprime l’ego sans espoir de retour.

Que s’est-il passé exactement, je ne saurais le dire.
Au lieu d’assister au progressif échauffement intérieur, mon cerveau a commencé sa gymnastique schizophrénique, échafaudant au fur et à mesure de chaque pensée la suppression sans appel de celle-ci. L’horrible sentence s’est peu à peu révélée à moi, dans son implacable simplicité. Il me fallait changer. Et changer au sens fort, c’est-à-dire abandonner aussi.
Que se passe-t-il dans le cerveau dans ces moments-là, lorsque toutes les connexions établies par l’âge, l’éducation et l’expérience sont shuntées et que les pensées s’affolent, tournant toujours plus vite comme des hamsters dans leur roue ?
Acculé par son propre cerveau, il n’y a plus d’échappatoire. Le cauchemar n’était pas dans ma chambre, il n’était plus situé nulle part, ni dans l’espace ni dans le temps, il était moi. Ma méthode donnait ses pleins résultats en me punissant de mes présomptions.
Hier, et quelques minutes auparavant, j’étais prêt à pousser toujours plus loin, dans les délices de la révélation.
Un peu plus tard, je n’étais plus qu’une loque aux abois, hagard, suant et défait, qu’aucun réconfort ne pouvait soulager. Etre allé au fond de la pensée, avoir exploré trop loin, en dehors des limites que régit l’ego, voilà la plus dangereuse et la plus angoissante des expéditions. Aucune aide, une solitude sans pareille puisque plus rien de connu ne vous accompagne, pas même le moi qui fut le véritable instigateur de l’expérience.
Allongé, à la merci d’un cerveau incontrôlé, paralysé par la terreur, le peu de moyens qui restent doivent être mobilisés pour lutter contre l’angoisse de la folie. Les terribles révélations détruisent toutes les anciennes constructions mentales, c’est ce que nous voulions n’est-ce pas, et il ne reste plus qu’à se laisser faire, se laisser porter par la tempête, seule chance de rester intact malgré les secousses qui ébranlent l’être.


La marche sur la plage

Une accalmie me permet de me dresser sur mon séant, car je veux respirer, aller vers la mer.
Je saisis aussi que toute précipitation est inutile, le mal est au-dedans, la peur ne peut qu’accélérer le processus.
A nouveau, accompagné d’une grave terreur, ce froid intense se saisit de moi, m’emplit entièrement et il me faut accepter, impuissant, cette horrible menace qui, comme un serpent au venin foudroyant, s’insinue dans tous les recoins de ce mental. Présence d’un monde étranger à son sens extrême, je supplie de me laisser assez de raisons pour reculer, pour voir, pour prendre la décision du départ définitif en pleine possession de mes moyens. Je sais que j’ai éveillé des puissances qui maintenant me réclament et m’effrayent. Je sais, ça se sent, qu’on ne se donne pas à moitié à ce monde-là, et je sais tout ce que je perds. Jamais je n’avais pleinement réalisé ce que signifiait tout quitter, sa maison et sa raison. J’ai poussé mes théories à l’extrême et n’ai fait que renouveler la triste expérience de l’apprenti sorcier. Quelle belle frayeur me suis-je faite.

Une fois sur la plage, nous sommes au milieu de la nuit, je me mets à marcher sans relâche sous la lune, le cerveau brûlant, les tripes nouées, face à face à l’implacable apparition, celle de ma personnalité menacée.
C’est un massacre qui ne laisse rien. Pas un souvenir réconfortant, pas un espoir qui tous sont irrationnels, pas une pensée intacte. Destruction sans appel, menace - alerte générale, je demande à réfléchir. Je n’arrête pas de réfléchir.

Combien de kilomètres sur cette plage ? J’atteins Calangute, retourne sur mes pas, retourne à Calangute. Je suis prêt à marcher jusqu’au matin avec encore un fil d’espoir, comme la chèvre de M. Seguin.
Et me voilà dans une ébullition mentale des plus fiévreuses cherchant à faire de la lumière, à mettre un pont entre les expériences non humaines de ma conscience révélée et les possibilités, les ambitions et les faiblesses d’un moi qui s’étrangle sous la terreur. Et que propose ce moi désorienté qui tente de se rassembler, pour opposer des promesses, des délais à ce nouvel état qui veut tout, absolument tout ?
Je voulais voir, j’ai vu. Et maintenant que faire ?
Changer, changer sera encore et toujours l’unique réponse. Mais quels en sont les critères ? Quel pis-aller présenter à la conscience qui elle ne lésine pas sur les exigences ?

Je marche, marche et marche, broyé par l’événement de tout à l’heure.
Sur le moment, je cherche ce que je peux faire d’un corps muni d’une tête, un corps que je n’ai plus l’intention ni le droit de diriger pour des ambitions sans valeur.
À qui, à quoi donner cet être qui n’a pas pu résister au délire surhumain, au mystère de la vie et de la mort qu’on lui proposait tout à l’heure ?
Nulle conclusion, heureusement, nul engagement extrémiste.


Dernière angoisse


Revenu à Calangute, je côtoie la mort une nouvelle fois, corporelle celle-là mais non moins effrayante, cet étranger qui s’approche de moi, le poing serré sur un couteau.
Complètement hypnotisé, je le laisse s’approcher à quelques centimètres, sans même penser à un geste défensif. Comme un porcin aux abattoirs, j’attends la douleur de la lame transperçant les chairs, alors que ce brave teuton attend de moi du feu pour son beedie, ayant perdu ses allumettes au restaurant dans des conditions drôlement marrantes qu’il me relate en anglais avec un mauvais accent, et dont je ne me souviens plus. Brouillard, peur et confusion.

Maintenant la fatigue alourdit un peu mes jambes et l’angoisse succédant à ma « vision »  s’est dissipée, même si l’acuité et la portée de cette dernière restent toujours les mêmes. Qu’ai-je décidé ? Rien ! Et il n’y a rien que puisse décider le moi, faible, sans moyens ni volonté, en face d’une révélation de cette ampleur.

Et maintenant quoi ? J’ai senti des pulsions étranges, j’ai croisé aux frontières de l’infini et le néant m’a envahi. Je sais combien on est seul, combien tout est illusoire et de ce fait je ne sais plus où aller.

Et si je continue ma démarche yogiste de recherche du moi, que va-t-il se passer ?
Continuer à chercher le moi absolu ne conduira qu’à une réponse du même type. A savoir qu’il n’y a pas de moi absolu. N’ayant visiblement aucune prédisposition à trouver la foi, c’est-à-dire une justification de l’infini, je ne risque que de me retrouver enfin dans un ultime face-à-face avec le néant.

Toujours est-il que j’ai fini par regagner ma chambre, redoutant quelque peu, au fond de moi, de nouvelles révélations.
Heureusement, le sommeil a daigné m’enlever de mon vivant cauchemar pour me porter jusqu’à ce que le soleil se lève.


_____________________La carte de la journée_____________________

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