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10 novembre 1981

J031 - Parti depuis un mois ! Basgo, Saspol

Un mois s'est écoulé depuis mon départ. Nulle sensation particulière, sauf, pour le moment, un froid aux pieds qui se fait intense.


Découverte de Basgo

Montée au monastère de Basgo et inquiétude devant l'absence de lama.
J’en trouve un qui me mène plus bas, par l’étroit sentier qui longe la roche abrupte, jusqu’à la porte d’une maison d’où l’on entend le bruit familier de la peau battue.

J'entre, pendant un puja animé par un lama officiant.
Courte interruption avant la reprise des litanies, du genre comptine enfantine aux rythmes changeants. La main droite dirige une baguette recourbée et le petit doigt supporte le lacet de la cymbale supérieure. En robe bordeaux, le lama tient un tambour de peau qui repose sur son pied et maintenu vertical par une cordelette attachée au plafond. Pendant qu'il balbutie et tourne ses pages indéchiffrables, un homme agite sa baratte.
A côté, une table et dessus, de petites lampes à huile, des récipients contenants différentes farines et graines.
Le propriétaire s’éclipse. On aperçoit ensuite sa robe sur le toit, par un des trous du plafond. Il en rapporte un drapeau. Bénédiction du foyer ? Il ponctue le répétitif ânonnement de lents et prononcés “yô...ghou”.
Encore du thé, des visiteurs, du thé, une assiette de kin (avec des morceaux de viande de boeuf ?) que ne finit pas le lama.

Départ pour la gompa après une tentative pour me taper mes gants qui lui vont bien.


Gompa, Basgo, Ladakh

Visite du petit temple comportant une statue de Maitreya et, autour, de vieilles fresques finement exécutées.
Visite de Serzang, avec les textes Kanjur à gauche et Tanjur à droite. Une vieille salle, de vieux livres, beaucoup de charme, malheureusement les fresques sont dans l’obscurité.
Chamba Lakhang, le grand temple, est fermé et le moine est à Hemis. Demain matin, à 6h ? Non merci !


Gompa, Basgo, Ladakh

Je retourne dans la vallée désertique qui me fait grande impression : le bruit de l’eau est coupé net par le relief. Je me retrouve vraiment seul puis recroise même mes propres traces de pas dans ce lit désertique qu’une crue a sculpté.



Palais et gompa, Basgo, Ladakh
Palais et gompa, Basgo, Ladakh
Rivière asséchée, Basgo, Ladakh

Attente en compagnie de gamins et de quelques adultes de passage.
Dessins, glace et vitamine C. Refus salutaire du thé du lama.

Après 1h30 d’attente, bus pour Saspol.


Etape à Saspol

Je suis le seul passager du car à y descendre.
Après avoir trouvé porte close au Teastall pour cause de hors saison, j'échoue à Dayang House.
Fixation des conditions d’hébergement et de restauration : 7 roupies par nuit, 5 roupies pour le rice and vegetable, 50 paisés pour le tea et le chapati. J'aménage seul dans une vaste chambre au premier étage.

Départ pour les vieilles ruines et les cellules des anachorètes.
Visite de la gompa, avec déchiffrage de la fresque décrivant, comme à Basgo, la roue de la vie.


Roue de la vie thibétaine (bhavacakra), Saspol, Ladakh

Découverte d'un petit hall abritant un moulin géant en métal doré.


Ascension, dans un premier temps le long de la vallée puis, plus rude, en attaquant franchement les versants et éboulements afin de prendre le fort à revers.
Arrivée dans un paysage de dunes galbées et vallonnées qui donnent envie de courir au loin.
Alentour les montagnes d'allure féroce et aux reflets rouges et verts.


Depuis Saspol : la vallée de l'Indus et le village d'Alchi, Ladakh

Depuis Saspol : la vallée de l'Indus, Ladakh

Retour facile, jouissif, dans le sol meuble et pentu jusqu’au fort en ruine.
Dans les cellules, des peintures de Bouddhas parfois bien exécutées. Des minis chortens posés au sol, intrigants en ces lieux, comme des sortilèges africains. Nombreux et rassemblés comme autant de huttes d’un village miniature, inquiétants comme de la magie noire.
Les plafonds sont noircis par des feux successifs, les murs marqués de graffitis. La roche est aussi fragile que le sont les maisons : les cailloux ne sont soutenus que par de la terre séchée.
Curiosité pour ces cavités que je tiens à explorer toutes : à la recherche d'un trésor, d'une grotte primitive ?

Plus loin sur la crête, le granit est tellement friable qu'on le dirait passé au concasseur. Toutes les pierres s’effritent. Des roches apparemment unies et compactes sont fissurées en leur milieu, ces failles menaçant la cohérence de leur structure.

Retour à Dayang House alors que soleil a déserté la vallée.

La cuisine de Dayang est petite et sympa, enfumée à plaisir.
Discussion d’un itinéraire de tourisme idéal, de son passé à Lhassa (il y a vécu 12 ans) puis de son évasion vers l’Assam.
Diner : rice and vegetable, café Legal, don d’un touriste à court de liquide. 

Ciel spectaculaire depuis la terrasse, à la fois sous Orion et la pleine lune.


Orion et la pleine lune le 10 Novembre, Saspol, par Stellarium

Nuit par petits quarts d’heure et grands frissons.


_____________________La carte de la journée_____________________

09 novembre 1981

J030 - Départ de Leh, seul à Basgo

Je quitte Leh et mes deux amis lâcheurs qui préfèrent rentrer directement sur Srinagar. Je ne recule pas, pas mécontent d’éprouver de nouvelles expériences.

6 km avant Nimmu, la route rejoint une vallée somptueuse et encaissée. Tout un versant est majestueusement recouvert d'une robe blanche, avec le fleuve bleu au fond.
Peu après, au fond de la gorge, la confluence de l'Indus et du Zanskar.

On descend dans cette longue vallée, très large, rocailleuse, ocre, un peu comme le Colorado.

Arrêt 2 km avant Nimmu, pour un énuresique. Peu après contagion. Même fécale : celui-ci, quelques mètres en dessous du bus, baisse froidement sa culotte. Lorsqu’il s’accroupit, on peut apercevoir quelques instants ses testicules se balancer, avant qu’il ne coule voluptueusement un généreux bronze resplendissant de santé. Le chauffeur n’attend pas le trainard qui se met à courir, paniqué et saute en marche. Ma main secourable était elle hygiénique ?


Seul à Basgo

Arrivée à Basgo, je suis le seul à descendre. Lorsque le bus repart, la vallée m’engloutit corps et âme dans son environnement. Etrange dépaysement, nécessité de se situer.
Recherche d’un gîte.
Montée à Basgo. La porte du monastère est close, malgré le welcome affiché.

Gompa, Basgo, Ladakh
Ruines, Basgo, Ladakh

Trois lakhangs (temples) dont la bonne conservation résulte de l’altitude, tons ternis et densifiés.
Autour, une nature étrange. Terre sèche, sable aux inclusions de roches. Paysage lunaire, violent, déchiré et torturé. Certaines roches s’enroulent rugueusement sur elles-mêmes, à la verticale, pour atteindre le soleil qui les brûle.


Gompa, Basgo, Ladakh

Ma chambre comporte un temple pour faire puja, fermé par un cadenas magnétique.
La famille qui m'héberge : une grand mère gazouillante avec une voix adorablement enfantine, Yamstick, la femme, le mari qui seul parle anglais, et une petite gamine plus ou moins effarouchée.
La cuisine : superbe, noire de suie, avec son fourneau de pierre encrassé et sa pénombre que percent les deux rayons lumineux créés par deux ouvertures d’aération dans le toit.
Diner dans le coin fourneau, de papa (pâte fait de tsampa) qu’on trempe dans la soupe de légume, après avoir creusé une cavité dans cette pâte à modeler lourde et sèche.

Dans ma chambre, une lampe à huile sur la table bancale se renverse lorsque je m’y accoude, et engraisse tout mon sac.
Froide nuit.

_____________________La carte de la journée_____________________