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08 février 1982

J121 - Goa, jour 39 : prise de sang à Panaji


La réalité, avec le jour : aller à Panaji, prise de sang.

Rencontre impromptue de Mustaq.

Retour de Panjim en bus avec ce suisse qui me parle de son expérience de  kibboutz. Guitare dans le tea stall.




07 février 1982

J120 - Goa, jour 38 : l'homme mort


A peine le petit-déjeuner avalé, je me suis précipité sur la plage où je savais rencontrer la puissance rassurante de la mer.
Ce matin-là, elle charriait le cadavre d’un homme assassiné.
C’est A. qui m’a rencontré et m’a conduit auprès de lui. G. avait aidé un pêcheur en tirant par les cheveux le macchabée hors de l’eau, laissant sur le sable le double labour des jambes déjà raides. 

Mon premier mort. Pas grand-chose en fait, plutôt rassurant après l’horrible nuit, même si le spectacle de l’œil arraché, des gencives sanguinolentes, du teint bleuté et mat, de la raideur si caractéristique dans sa posture bras croisés n’avait rien de réjouissant.

Police, etc…Et puis nous avons passé la journée ensemble, j’étais drôlement content d’avoir de la compagnie.

Cette nuit, il a fallu à nouveau endurer de cruels supplices.
Le premier assaut fut le plus rude, avec ce froid commençant vaguement dans les membres inférieurs, tandis que j’assistais, conscient et impuissant, à sa généralisation dans tout le corps. Comme lors de moments de grandes terreurs, la périphérie des abdominaux s’est contractée, lente et inexorable tétanisation – panique qui, telle un étau qui lentement se serre, a gagné tout le ventre.
Observer et surtout sans avoir peur. Je me suis vu pendant quelque temps mourir un peu, puis cela s’est dissipé.
J’ai attendu l’assaut suivant en sachant qu’il ne servait à rien d’aller à la plage me cacher.
Quelques froidures encore et puis jusqu’au matin, un état de somnolence, sommeil imparfait.


06 février 1982

J119 - Goa, jour 37 : une nuit d'enfer


La journée s’est déroulée sans problème.
Méditation réussie le matin, avec cette présence si prenante que je n’ai aucun mal à me concentrer pleinement sur les sensations intérieures, obtenant par là même un calme de l’esprit sans difficultés et de façon complète.
Le serpent s’est donc promené dans mon dos, me faisant anticiper des réjouissances nocturnes des plus délectables.
Malheur ! Combien étais-je loin du compte, ignorant de la vérité et des dangers encourus.


L'infini et le néant

Peu après le dîner, me voilà bientôt bouclé dans ma chambre, préparant ma nuit, avalant les médicaments du soir qui constituent mon traitement.
J’espérais entrer dans l’infini et j’ai frôlé le néant. Les mots ne sont d’aucune utilité pour transmettre ces concepts. Ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas prêt à affronter la vérité des sages, tellement globale, terrible et puissante que le cerveau humain s’annihile, procurant pendant son effacement, sa destruction, une horrible terreur qui glace les sangs, une froide révélation qu’on ne peut accepter, qui nous supprime l’ego sans espoir de retour.

Que s’est-il passé exactement, je ne saurais le dire.
Au lieu d’assister au progressif échauffement intérieur, mon cerveau a commencé sa gymnastique schizophrénique, échafaudant au fur et à mesure de chaque pensée la suppression sans appel de celle-ci. L’horrible sentence s’est peu à peu révélée à moi, dans son implacable simplicité. Il me fallait changer. Et changer au sens fort, c’est-à-dire abandonner aussi.
Que se passe-t-il dans le cerveau dans ces moments-là, lorsque toutes les connexions établies par l’âge, l’éducation et l’expérience sont shuntées et que les pensées s’affolent, tournant toujours plus vite comme des hamsters dans leur roue ?
Acculé par son propre cerveau, il n’y a plus d’échappatoire. Le cauchemar n’était pas dans ma chambre, il n’était plus situé nulle part, ni dans l’espace ni dans le temps, il était moi. Ma méthode donnait ses pleins résultats en me punissant de mes présomptions.
Hier, et quelques minutes auparavant, j’étais prêt à pousser toujours plus loin, dans les délices de la révélation.
Un peu plus tard, je n’étais plus qu’une loque aux abois, hagard, suant et défait, qu’aucun réconfort ne pouvait soulager. Etre allé au fond de la pensée, avoir exploré trop loin, en dehors des limites que régit l’ego, voilà la plus dangereuse et la plus angoissante des expéditions. Aucune aide, une solitude sans pareille puisque plus rien de connu ne vous accompagne, pas même le moi qui fut le véritable instigateur de l’expérience.
Allongé, à la merci d’un cerveau incontrôlé, paralysé par la terreur, le peu de moyens qui restent doivent être mobilisés pour lutter contre l’angoisse de la folie. Les terribles révélations détruisent toutes les anciennes constructions mentales, c’est ce que nous voulions n’est-ce pas, et il ne reste plus qu’à se laisser faire, se laisser porter par la tempête, seule chance de rester intact malgré les secousses qui ébranlent l’être.


La marche sur la plage

Une accalmie me permet de me dresser sur mon séant, car je veux respirer, aller vers la mer.
Je saisis aussi que toute précipitation est inutile, le mal est au-dedans, la peur ne peut qu’accélérer le processus.
A nouveau, accompagné d’une grave terreur, ce froid intense se saisit de moi, m’emplit entièrement et il me faut accepter, impuissant, cette horrible menace qui, comme un serpent au venin foudroyant, s’insinue dans tous les recoins de ce mental. Présence d’un monde étranger à son sens extrême, je supplie de me laisser assez de raisons pour reculer, pour voir, pour prendre la décision du départ définitif en pleine possession de mes moyens. Je sais que j’ai éveillé des puissances qui maintenant me réclament et m’effrayent. Je sais, ça se sent, qu’on ne se donne pas à moitié à ce monde-là, et je sais tout ce que je perds. Jamais je n’avais pleinement réalisé ce que signifiait tout quitter, sa maison et sa raison. J’ai poussé mes théories à l’extrême et n’ai fait que renouveler la triste expérience de l’apprenti sorcier. Quelle belle frayeur me suis-je faite.

Une fois sur la plage, nous sommes au milieu de la nuit, je me mets à marcher sans relâche sous la lune, le cerveau brûlant, les tripes nouées, face à face à l’implacable apparition, celle de ma personnalité menacée.
C’est un massacre qui ne laisse rien. Pas un souvenir réconfortant, pas un espoir qui tous sont irrationnels, pas une pensée intacte. Destruction sans appel, menace - alerte générale, je demande à réfléchir. Je n’arrête pas de réfléchir.

Combien de kilomètres sur cette plage ? J’atteins Calangute, retourne sur mes pas, retourne à Calangute. Je suis prêt à marcher jusqu’au matin avec encore un fil d’espoir, comme la chèvre de M. Seguin.
Et me voilà dans une ébullition mentale des plus fiévreuses cherchant à faire de la lumière, à mettre un pont entre les expériences non humaines de ma conscience révélée et les possibilités, les ambitions et les faiblesses d’un moi qui s’étrangle sous la terreur. Et que propose ce moi désorienté qui tente de se rassembler, pour opposer des promesses, des délais à ce nouvel état qui veut tout, absolument tout ?
Je voulais voir, j’ai vu. Et maintenant que faire ?
Changer, changer sera encore et toujours l’unique réponse. Mais quels en sont les critères ? Quel pis-aller présenter à la conscience qui elle ne lésine pas sur les exigences ?

Je marche, marche et marche, broyé par l’événement de tout à l’heure.
Sur le moment, je cherche ce que je peux faire d’un corps muni d’une tête, un corps que je n’ai plus l’intention ni le droit de diriger pour des ambitions sans valeur.
À qui, à quoi donner cet être qui n’a pas pu résister au délire surhumain, au mystère de la vie et de la mort qu’on lui proposait tout à l’heure ?
Nulle conclusion, heureusement, nul engagement extrémiste.


Dernière angoisse


Revenu à Calangute, je côtoie la mort une nouvelle fois, corporelle celle-là mais non moins effrayante, cet étranger qui s’approche de moi, le poing serré sur un couteau.
Complètement hypnotisé, je le laisse s’approcher à quelques centimètres, sans même penser à un geste défensif. Comme un porcin aux abattoirs, j’attends la douleur de la lame transperçant les chairs, alors que ce brave teuton attend de moi du feu pour son beedie, ayant perdu ses allumettes au restaurant dans des conditions drôlement marrantes qu’il me relate en anglais avec un mauvais accent, et dont je ne me souviens plus. Brouillard, peur et confusion.

Maintenant la fatigue alourdit un peu mes jambes et l’angoisse succédant à ma « vision »  s’est dissipée, même si l’acuité et la portée de cette dernière restent toujours les mêmes. Qu’ai-je décidé ? Rien ! Et il n’y a rien que puisse décider le moi, faible, sans moyens ni volonté, en face d’une révélation de cette ampleur.

Et maintenant quoi ? J’ai senti des pulsions étranges, j’ai croisé aux frontières de l’infini et le néant m’a envahi. Je sais combien on est seul, combien tout est illusoire et de ce fait je ne sais plus où aller.

Et si je continue ma démarche yogiste de recherche du moi, que va-t-il se passer ?
Continuer à chercher le moi absolu ne conduira qu’à une réponse du même type. A savoir qu’il n’y a pas de moi absolu. N’ayant visiblement aucune prédisposition à trouver la foi, c’est-à-dire une justification de l’infini, je ne risque que de me retrouver enfin dans un ultime face-à-face avec le néant.

Toujours est-il que j’ai fini par regagner ma chambre, redoutant quelque peu, au fond de moi, de nouvelles révélations.
Heureusement, le sommeil a daigné m’enlever de mon vivant cauchemar pour me porter jusqu’à ce que le soleil se lève.


_____________________La carte de la journée_____________________

05 février 1982

J118 - Goa, jour 36 : le grand voyage


Réveil assez tardif et la force était assez tenue.

A. est venue avant le déjeuner. J’ai pris le café avec elle et G. puis essayé de lire « L’Europe buissonnière » d’Antoine Blondin qui ne parvenait pas à me captiver.

J’ai beaucoup de facilités à méditer actuellement, mon corps m’y appelle.

Au marché, achat de victuailles et emprunt de nouveaux livres : « La grande vallée » de Steinbeck, « Karma Cola » de Gita Mehta et « Au-delà du moi, à la recherche du soi » par Arnaud Dejardins. Assez bon livre qui éclaire les notions d’ego (faisceaux de personnalités dont aucune n’est réelle), d’égoïsme, de suprême conscience et insiste sur les dangers que représente le fait de s’aventurer seul à la recherche de ça.
Maintenant j’expérimente une connaissance intérieure qui ne m’effraie pas et que je suis prêt à accueillir.

Une fois la nuit tombée, après le dîner, reprise de ces contorsions allongées qui ont quelque chose de fascinant. Il faut dire que ces derniers jours, ça n’arrête pas de bouger là-bas.
Comment relater toutes ces sensations sans tomber dans une description de catalepsie ?
C’est tout d’abord cette extraordinaire chaleur dans le bas de la colonne vertébrale. J’essaye de me détacher du corps afin qu’à nul moment les sensations ne soient générées, orientées ou modifiées par une quelconque volonté.
Comme c’est absurde de décrire tout cela, tellement c’est fade.
Pendant quelques minutes, la délicieuse brûlure augmente en me faisant sentir des chairs survoltées. Mais le sexe n’est plus utile, il n’est qu’un générateur de force, d’énergie, il n’est plus ni mâle ni femelle, il est chaleur sans distinction. 
Désormais, je n’interviens plus, j’attends. Et la pulsion est là. Je dois la comprendre, m’y concentrer, la laisser aller où elle doit aller et me laisser emporter par elle.

D’autres sensations nouvelles et souvent inquiétantes ont occupé cette nuit, curieusement reposante malgré les fantômes d’un autre monde qui s’y sont présentés.
Allongé sur le dos, les bras le long du corps, totalement décontracté et concentré sur les perceptions, ma respiration est soudain prise en charge. Je n’interviens pas et ma cage thoracique se dilate. Extraordinaire impression de se gonfler de façon inhumaine. Les cotes s’écartent, s’écartent et l’inhalation continue, autonome, longue, sans effort, sûre d’elle. Et ça dure, dure, je m’inquiète un peu mais perçoit tellement bien tout le corps et le cœur, si calme, que je laisse faire, jusqu’à ce que, sans prévenir, tout se dégonfle laissant aux poumons une délicieuse impression d’avoir été étirés, gonflés à leur volume normal.
Expiration, inspiration, tellement énormes. Je refrène l’intention curieuse et rationaliste de contrôler au toucher ou de visu les proportions du gonflement. J’observe, j’attends, je suis.
Puis tout s’arrête pour un moment, c'est si calme que je ne perçois plus les battements du cœur. Un peu d’inquiétude quand même, comme dans l’attente d’un grand plongeon. Vais-je me pétrifier, seul et sans secours dans cette chambre de Calangute ?

Le plus impressionnant fut cette lente tétanisation au cours de laquelle j’ai failli pénétrer dans l’univers.
Partant de la tête et gagnant par les vertèbres cervicales tout le corps, une chaleur solidifiante est descendue avec la puissance d’un rouleau compresseur. Le cou se rétracte, se tétanise avec une violence inouïe. J’ai un peu peur d’éclater mais, en y regardant de près, toute cette force est normale, elle avance d’elle-même.
Le corps est maintenant presque totalement rigide, tendu à l’extrême. Et dans cette contraction de l’être tout entier, l’esprit semble aspiré, englouti par cette rétraction sur soi-même. Peur de lâcher les pédales, peur de l’inconnu, peur de ne pas revenir.
Et puis je me livre, fasciné par cette envie de voir.
Et comment décrire la suite ? Je me livre, les yeux grands ouverts. La densité des choses, de mon corps, de ma concentration est si forte que, pendant quelques instants, une vision d’immensité, d’absolu et d’univers m’apparaît.
Non pas m’apparaît, mais je suis l’univers et l’univers est moi.
Pas de tourisme.


04 février 1982

J117 - Goa, jour 35 : encore des bêtes


Nouvelle surprise, en fouillant dans mon sac de livres, d’y trouver un hôte plutôt humide, sans doute le crapaud de l’autre jour, qui, en perte de vitesse, a viré du vert au jaune.
Dehors, où je l’ai chassé, il est rapidement passé au blanc opaque. Plutôt mal en point le fiston.

Quant au serpent, je l’ai titillé pas mal pendant la matinée et dans l’après-midi. Fatigue de ma part, manque d’attention peut-être, je l’ai progressivement perdu de vue pour rester seul en fin de soirée.
Autant d’espoirs sans lendemain, ou révélation qui amènera en son temps d’autres manifestations du même acabit. Quelle nouvelle folie me sera servie cette nuit ?

Dans la soirée, assis dehors sur le muret de ciment de la véranda, j’ai senti se réveiller la chaleur violente qui s’était estompée durant le jour. Fulgurante. Revenu dans la chambre, je me suis allongé sur le lit, essayant de m’effacer pour laisser aux forces intérieures toute leur pureté et leur signifiance.
J’essaye d’écouter le plus possible, mais d'un côté mon être sybarite cherche le climax, de l'autre mon être fier veut qualifier l’expérience d’exceptionnelle.
Alors que cette force-là est juste brutale et nue.


03 février 1982

J116 - Goa, jour 34 : entre rat et serpent


A. n’est pas venue présenter aujourd’hui ses salutations au français de Kismat Mahal.

Du coup, ce matin, j’ai lu « Saint Quelqu'un » de Louis Pauwels qui traite d’un détachement et d’une illumination sans fariboles indo-mystiques.
Et quand je l’ai eu fini, j’ai continué à consulter la vie, l’œuvre et le message d'Aurobindo.
Puis j’ai déjeuné, lu à nouveau, et promené mon ennui et mon acteur au marché de Calangute où j’empruntais un Léo Mallet, « Le soleil naît derrière le Louvre ».

Boire, manger, dormir, trilogie monotone que j’irai rompre ce soir en dialoguant avec les étoiles, sous la lune et sur la plage.

Et après ?

La nuit s’est déroulée autrement que je l'avais prévu, non entre la lune et le sable, mais entre le rat et le serpent.

Le rat, je ne le connaissais pas mais je l’ai vu, horrible et l’ai senti gambader sur mes guibolles.
Le serpent, je ne l’ai pas vu mais je l’ai senti s’éveiller, sourdre en moi, provoquant de violentes contractions spasmodiques et délicieuses pendant une bonne partie de la nuit. Est-ce une sensation qui résulte d’une exacerbation psychique ? Ou une véritable énergie qui d’habitude sommeille, ignorée par notre intellect ?
À part le serpent Kundalini lové dans son nid au bas des dernières vertèbres, un autre animal, qui devient vraiment par trop familier, m’a rendu visite cette nuit.

Je l’ai entendu trotter autour du lit et lorsque j’ai fait de la lumière, seul restait à la hauteur de ma tête cette croûte de pain dur.
Après avoir éteint, le même bruit se répète et, peu après, notre ami trottine allègrement sur mes jambes, me remonte le long du corps pour disparaître derrière ma tête. Vraiment une bête importune !
Ensuite, c’est dans la pièce contiguë que se manifeste à nouveau sa présence. Je le surprends dans mes sacs, cherchant des victuailles. Il est laid, gros, son visage rosâtre taché de gris et son corps prolongé d’une grosse queue noire. Il s’échappe et un peu plus tard, le revoilà au même endroit. Auparavant, c’était dans les poutrelles du toit qu’il se cachait, laissant pendre du plafond son appendice sale et repoussant. Sale rat !


02 février 1982

J115 - Goa, jour 33 : le carnaval des animaux


Comment passent les jours maintenant ?


BD indiennes

Le mental et la grammaire française de salon n’apportent pas leur dose de rafraîchissement neuronal. Je préfère les BD indiennes, surtout celle sur la Gita avec le discours de Krishna et d’Arjuna au milieu du champ de bataille.


BD Elephanta
BD The Gita
BD The Ramayana

Avec A., nous sommes allés jusqu’à Calangute où nous avons emprunté de nouveaux livres.
Retour sur la plage assombrie.
Dîner à Kismat Mahal.

Après le dîner, l’ambiance est trop étouffante dans ma cellule et je m’échappe vers la plage. La lune est présente, avec sa lumière et ses étoiles.
Bonne rencontre au sommet mais jamais les vibrations cosmiques ne répondent avec netteté à mes apostrophes gouailleuses.


Nos amis les bêtes

Curieusement aujourd’hui, les animaux se sont concertés pour me distraire. 

L’autre jour, les fourmis avaient organisé une guerre entre deux espèces de taille bien différente, cette fois ci elles s’ingéniaient à faire traverser ma chambre à un cadavre d’insecte que j’avais tué puis expédié dehors. 20 minutes après mon meurtre, les fourmis telles des chiens fidèles ramenaient sur les lieux du crime l’encombrant macchabée. Une dizaine d’ouvrières, comme autant de chevaux unis par le timon, s’évertuaient à tirer le carrosse-carcasse par chacune des antennes, d’autres tout autour poussaient, tiraient, et les minuscules pattes de ces petites bêtes dérapaient avec frénésie sur le carrelage glissant de la chambre. Quelques secondes d’effort pour la manœuvre et, après une dernière concertation, les provisions de bouche disparaissaient englouties avec la procession laborieuse dans l’étroit canal qui s’ouvre au pied du mur.

Plus tard, répondant au cliché, j’ai trouvé, en entrant dans mes toilettes, une petite grenouille juchée avec satisfaction sur le volumineux saut en plastique rempli d’eau et que troubla mon intrusion.

Peut-être une plus grosse bête encore a-t-elle partagé cette nuit l’intimité de ma couche.
Quelques bruits, grattements me suggèrent d’allumer la lumière et je crois deviner une forme filer sur le lit, parallèlement à la place qu’occupait mon corps allongé. Rien !
Au petit matin, je découvre qu’un petit farceur a sorti deux bouts de pain rassis de la corbeille où je les avais relégués, puis leur a fait grimper le lit pour les trimballer juste à côté de l’oreiller, à hauteur de mon visage. Ce chemin de croix, de la corbeille au sommier, est marqué de mignons jalons marrons. Trois petites crottes et puis s’en vont.




01 février 1982

J114 - Goa, jour 32 : comme une poule dans sa cage


A. a pris la décision de partir dans quelques semaines pour Delhi.
Je la rencontre au marché où j’empruntais quelques bouquins.

Deux Mad, dont seuls les gags de Don Martin émergent de la grisaille et de cette triste médiocrité du quotidien américain, dont on ne sait si le dégoût résulte d'une cruauté intrinsèque ou d'un cynisme volontaire.
Un bouquin sur Sri Aurobindo, intéressant mais terriblement lourd.
Et enfin, un "Dictionnaire pratique de la langue française", pas des plus détendants non plus !

Je commence à m’emmerder. L’existence me paraît moins palpitante. Que faire de l’heure prochaine ?

Dans la chambre à côté, cet après-midi, la jeune italienne s’est remise à pleurer. Je fus encore plus déconcentré de ma lecture sur le mental, quand j’ai réalisé qu’elle ne pleurait pas vraiment, ni le gars qui était avec elle.
Seul le plumard grinçait un peu. Oh, là, là ! Que ces petits cris étaient excitants, et le rythme progressivement se faisait plus soutenu, plus rapide aussi. Je me demandais « Va-t-il tenir le coup longtemps à cette vitesse ? », ou bien je me contractais, prenant leur cause comme la mienne, participant au difficile exercice « Vont-ils y arriver ? ».

Aquarelle sur un croquis revenant du Ladakh.


Souvenir du Dal Lake, aquarelle

Encore un bon goûter sucré qui me fait passer pour une grosse poule qu’on nourrit bien dans son étroite cage.

Et puis après, plus rien !



31 janvier 1982

J113 - Goa, jour 31 : une pièce en konkany


A. est venue, puis on est allé chercher G. avant d’aller au théâtre près de la chapelle blanche.
Une pièce traditionnelle en konkany. 6 rps l’entrée.
Bousculade indienne malsaine, la nuit tombée, aux portes par lesquelles entrent les gens qui ont le fric pour sortir. Les autres essaient d’éventrer la frêle cloison de roseaux séchés et de palmes tressées. Les flics, dans la pénombre, frappent aussi fort qu’ils le peuvent avec leur lourd bâton, cherchant une main, si possible une tête.
Ambiance assez pourrie, mauvais spectacle. On se casse au bout de cinq minutes.

Autre spectacle, beaucoup plus apaisant celui-là : la mer, les vagues, le sable sous la lune. Ah la la ! Et les cocotiers !


30 janvier 1982

J112 - Goa, jour 30 : hypogueusie


Plus beaucoup de goût pour l’introspection de mes qualités artistiques ou littéraires.

Du coup, j’ai dévoré des pages pour rigoler un peu des autres :
- comique, le Saint qui chasse la blonde, dans une ridicule bande de fumeurs de cigarettes de marijuana et dont le chef de gang est une femme terrible, mi Milady, mi la femme en noir, Miss Ylang-Ylang, bref un rôle bien connu.
- « Punk » : minable comme Best, Super et Maxiposter.
- « Go on with Nexus » ; assez impressionnant personnage.

Je n’ai pas vu A. aujourd’hui.


29 janvier 1982

J111 - Goa, jour 29 : un peu d'anticipation


A. est venue après le déjeuner.
On a passé l’après-midi ensemble : Post Office, livraison du gâteau à cette allemande capricieuse, pause à Calangute après avoir emprunté deux bouquins, un sur les punks, d’un niveau littéraire à peine supérieur à Best, et un de Leslie Charteris « Le Saint chasse la blonde ».

Après le dîner et une conversation avec les hôtes de Kismat Mahal sur la grande véranda : imagination d’un roman d’anticipation à forte tendance psychologique.



APOCALYPSE DANS LES NEURONES

Ça s’est passé assez soudainement en fait, sans véritable transition, mais chacun a du sentir, dans son cœur, le froid glacial qui accompagnait ce glissement d’un monde à l’autre.


J’étais assis à la terrasse désertée d’un café à l’abandon, contemplant la mer, les pieds négligemment posés sur la balustrade de métal dont la peinture bleue s’écaillait un peu partout. Doux moment. La brise marine apportait juste suffisamment de fraîcheur pour modérer le vif ensoleillement, sans perturber la douce nonchalance des corps et des pensées.

Et soudain, cette impression d’être entré dans un sale trip, comme si sous l’emprise de mauvais hallucinogènes, le cerveau se refusait de fonctionner dans les normes préalablement établies, cessait d’émettre de familiers et rassurants stéréotypes pour se mettre à tourner sur lui-même, comme une roue en folie, sans qu’il existe de prises pour la stabiliser.
Immédiatement, j’ai eu la certitude de ne pas être la proie d’un subit dérèglement mental. Le monde était réellement devenu bizarre.
Lentement, comme un drogué qui sent les images se projeter au fond de son cerveau, mon regard a balayé la plage, les huttes de bambous parmi les cocotiers.
C’était terrible, comme après un monstrueux cataclysme généralisé, mais tout était resté intact. Les oiseaux continuaient à chanter, le vent à faire bruisser les palmes, mais ces sons étaient froids, froids comme dans une chambre sourde, froids comme si j’étais sur la lune. Alors j’ai compris que j’étais seul, que plus rien ne me rattachait à la vie, seul et terriblement libre.
Mon regard s’est posé sur un paquet de cigarettes blanc et rouge. Les épais caractères noirs étaient devenus indéchiffrables. Comme une bête abandonné, j’ai essayé de faire marcher ma mémoire, de ramener à moi la signification de cet objet familier. La boite cartonnée s’est alors détachée avec une précision holographique sur le fond bleuté de la table en formica. Elle était violemment posée avec une présence insultante, seule, précisément comme moi, et aucun effort ne pourrait recréer le lien qui, je le savais, avait jadis existé entre nous. 
J’ai détourné mon regard lorsque l’image surréaliste s’est brouillée dans l’eau de mes larmes puis je me suis levé, abandonnant dans ce lieu étranger toutes ces choses éparpillées qui m’avaient appartenues.
-
En descendant les marches de béton, la tristesse a chassé définitivement les relents de panique qui avaient accompagné les premiers effets de la surprise. Un abattement complet, l’intuition d’une fatalité inéluctable tombant sur mes épaules. Démarche pesante et lente, sensation pathétique et accrue de soi-même que l’on ressent à la mort d’un être proche.
-
Pas loin de là, à côté les uns des autres mais étrangers l’un à l’autre, des femmes, des enfants et des hommes inoccupés, hagards et tremblants. Je me suis rapproché d’eux et nous gardions les yeux baissés, comme si nous étions honteux.


Voilà ça peut être marrant mais faut y aller doucement avec un peu plus de finesse que d’habitude.
Du coup, révélation qui j’espère aura plus d’influence sur ma vie future que ce petit feuilleton : la révélation de mon ridicule moi-même, de ses aspirations et ambitions.
C’est écrit noir sur blanc dans la religion bouddhiste mais tout système aveugle. Du coup, je m’efforce de rire de moi et de m’amuser à jouer mon rôle, de rire de ces pulsions mesquines qui dirigent ma vie.
Lettre à J. pour le mettre immédiatement au courant de la dernière métaphysique mise au point en Inde par votre serviteur.
Ensuite quelques beedies, une aquarelle, d'autres beedies avant de sombrer très tard dans le tas de sable.


28 janvier 1982

J110 - Goa, jour 28 : la situation m’échappe


Voilà le moment où jamais de tenir ce journal. Voilà bien la seule chose que je puisse tenir, tout le reste me glissant entre les mains, la situation m’échappe.

Dans ma chambre, sclérosé par plusieurs jours de quasi solitude et mu par une seule préoccupation, la fièvre de créer : poésie et surtout aquarelle.

Seule sortie, la moto jusqu’à Panjim pour rendre visite au docteur.

Hier soir, l’aquarelle m’a échappé, voulant comme un balourd colorier les rigoureuses perspectives de ma chambre qu’avait agencé sur le papier un esprit par trop rationnel.
Du coup, je récidive aujourd’hui en coloriant le sketch du jardin public, et pressens le bide dès la première couleur.
C’est vraiment fascinant, je tourne autour du papier, me piquant et me frustrant tel un chien autour d’un hérisson. Je crois comprendre le feu sacré qui anime le peintre en pleine action, mais ma fébrilité ne dure que quelques instants, les couleurs s’enfuient et me voilà déconcentré, froid et comme exclu de la transe créatrice. Sans feeling, comme devant un instrument qu’on ne sent pas, qu’on ne peut pas faire vivre.
Mes sujets sont mauvais, c’est sûr. Refusant de m’exposer au ridicule de sortir peindre au soleil, ma démarche de graphiste pointilleux est viciée et l’apprentissage dans un livre aussi absurde que les gammes pour comprendre la musique.
A. me surprend dans mon piteux échec.
Nous sortons de cette ambiance étouffante. L’air frais, la mer et ce vaste espace sont rapidement réconfortants. La conversation d’A. est toujours aussi agréable, et ses propos pleins de sens et aussi pleins d’elle-même.
Peu à peu, me revoilà moi-même, comme si j’avais manqué d’air pendant des heures.
A. m’a donc calmé. Ses gestes sont pleins de douceur et d’affection, d’une affection qui seule amène la confiance. Je suis bien en sa présence.

Et le présent dans tout ça ? Le présent c’est mon foie !


27 janvier 1982

J109 - Goa, jour 27


Tout en prenant le petit-déjeuner, je corrige et finis ma traduction en vers libres anglais.
Parfois cela sonne bien, d’autres fois c’est bancal. Il faudra en montrer un échantillon à A. pour déterminer si cela déclenche chez d'autres le même enthousiasme que chez moi.

Le présent file, sans que jamais on en apprécie la continuité savoureuse. L’avenir, c’est comme les souvenirs, comme tous ces petits plaisirs qui sont les grumeaux du présent : on en apprécie que des petits bouts. 

Quelques livres

Yukyo Mishima : « Après le banquet ». Roman japonais d’un auteur qui se suicide de façon tragique.

Luigi Colani : un designer typiquement rital. Autos, motos, avion, hélico, camion aux formes futuristes et à la plastique aérodynamique houleuse. Sièges, sanitaires, satellite-cuisine, capsule-douche, montres, chaussures : de l’expérimental mais aussi du fonctionnel tellement fascinant pour le regard. 

Vian : « Les fourmis ». Ça part vraiment très fort, ce débarquement sur la plage où ça pète de partout, le sang gicle, les membres volent, chaque atrocité est pleine d’insolence, d’incongruité. C’est tellement bien qu'on a envie de plagier son écriture ou son approche de la vie, prise à la légère et avec insouciance.

Miguel-Angel Asturias : « Le pape vert ».

André : « L’immoraliste ». Bien, mais je trouve que le héros n'a rien d’ignoble du tout. Notre immoraliste se comporte en fait comme un bon bougre dès qu’il est en société, jamais de sorties, jamais de révoltes. Il ne veut rien supprimer, il se contente de se découvrir, un peu comme une fleur tardive devait quand même éclore.




26 janvier 1982

J108 - Goa, jour 26 : moto pour Panjim


Promenade motorisée jusqu’à Panjim pour une prise de sang.

Des chiffres ? Peu fameux, tout juste derrière les précédents.
Demain nouvelle analyse pour évaluer à quel point le foie a souffert des mauvais traitements antérieurs. Sachant qu’il faut au moins quinze jours de nouveau traitement, je n’arrive pas à me rendre compte avec précision qu’il me faudra rester ici jusqu’à la mi-février.

Dire que je pensais visiter le Sud, Ceylan et faire de la méditation avant de filer sur le Népal. Comme c’est surprenant. Je me croyais un touriste pressé et quatre mois plus tard je n’ai rien vu.
Pas étonnant qu’on puisse voyager pendant des années, menant, mois après mois, des bouts d’existence bien différents.
Je regrette aussi pour la méditation car cette expérience m’attire toujours autant. Aurais-je d’autres opportunités et serais-je prêt à tenter l’expérience ?
C’est sûrement quelque chose de bien à part, comme de rester un mois dans une pension à faire de l’aquarelle dans sa chambre.

Avant de me coucher, je traduis en anglais les élucubrations sur la vie formulée pour ce journal en début de matinée, et cela dégénère en un poème.
Me voilà tout excité, oubliant ma fatigue et reportant à plus tard les soins qu’exige mon faible état.



_____________________La carte de la journée_____________________

25 janvier 1982

J107 - Goa, jour 25 : nature morte à la pomme


Le foie me serre de très près.
Nous avons passé ensemble toute la journée dans ma chambre.


Nature morte à la pomme, aquarelle




24 janvier 1982

J106 - Goa, jour 24


Réalisation du dessin d'un mystique avec son walkman sur les oreilles, négligeant des dizaines de bouches hurlantes et violemment colorées formant une frise.


23 janvier 1982

J105 - Goa, jour 23 : échange de dessins


Échange de cadeaux entre A. et moi ces jours derniers.
En réplique à ma BD sur Calcutta, elle rétorque un Ganesh des plus exquis.


Ganesh, Watercolor 

Encore une baignade effrénée.
Ce soir-là dessin des ombres chinoises sur soleil couchant pointilliste, long travail à tâtons qui finalement n’est pas trop mal payé.


Ombres chinoises, aquarelle




22 janvier 1982

J104 - Goa, jour 22


La même fastidieuse énumération.
Matin journal.
Déjeuner avec A. Puis café avec gâteau au chocolat.
Plage.
Dîner à Calangute.
Emprunt des "Fourmis" de Vian et de "l’Immoraliste" d’André.

L’énergie revient, je me dépense dans la mer. Mange tout le retard accumulé.
Mais mon foie ne suit pas ou plutôt, il suit de trop près, ça en devient même agaçant à la fin. Je le sens là tout près, présent, cherchant à chaque instant à se faire remarquer, à faire l’intéressant devant les autres organes sages comme des images.



21 janvier 1982

J103 - Goa, jour 21


De mieux en mieux.
Dessin matin.


Science-fiction, aquarelle, Calangute


Déjeuner et dîner au Kismat Mahal.
Après-midi plage.
Quelle exaltation !


20 janvier 1982

J102 - Goa, jour 20


Le bouchon de liège, il note à part sur son calepin que ce jour, il a dessiné, s’est baigné dans l’après-midi et a vendu des cakes sur la place de Calangute, aux pieds de la statue anonyme qui porte en exergue « He saw God in the poor so the poor saw God in him ».


La mer, aquarelle, Calangute