29 janvier 1982

J111 - Goa, jour 29 : un peu d'anticipation


A. est venue après le déjeuner.
On a passé l’après-midi ensemble : Post Office, livraison du gâteau à cette allemande capricieuse, pause à Calangute après avoir emprunté deux bouquins, un sur les punks, d’un niveau littéraire à peine supérieur à Best, et un de Leslie Charteris « Le Saint chasse la blonde ».

Après le dîner et une conversation avec les hôtes de Kismat Mahal sur la grande véranda : imagination d’un roman d’anticipation à forte tendance psychologique.



APOCALYPSE DANS LES NEURONES

Ça s’est passé assez soudainement en fait, sans véritable transition, mais chacun a du sentir, dans son cœur, le froid glacial qui accompagnait ce glissement d’un monde à l’autre.


J’étais assis à la terrasse désertée d’un café à l’abandon, contemplant la mer, les pieds négligemment posés sur la balustrade de métal dont la peinture bleue s’écaillait un peu partout. Doux moment. La brise marine apportait juste suffisamment de fraîcheur pour modérer le vif ensoleillement, sans perturber la douce nonchalance des corps et des pensées.

Et soudain, cette impression d’être entré dans un sale trip, comme si sous l’emprise de mauvais hallucinogènes, le cerveau se refusait de fonctionner dans les normes préalablement établies, cessait d’émettre de familiers et rassurants stéréotypes pour se mettre à tourner sur lui-même, comme une roue en folie, sans qu’il existe de prises pour la stabiliser.
Immédiatement, j’ai eu la certitude de ne pas être la proie d’un subit dérèglement mental. Le monde était réellement devenu bizarre.
Lentement, comme un drogué qui sent les images se projeter au fond de son cerveau, mon regard a balayé la plage, les huttes de bambous parmi les cocotiers.
C’était terrible, comme après un monstrueux cataclysme généralisé, mais tout était resté intact. Les oiseaux continuaient à chanter, le vent à faire bruisser les palmes, mais ces sons étaient froids, froids comme dans une chambre sourde, froids comme si j’étais sur la lune. Alors j’ai compris que j’étais seul, que plus rien ne me rattachait à la vie, seul et terriblement libre.
Mon regard s’est posé sur un paquet de cigarettes blanc et rouge. Les épais caractères noirs étaient devenus indéchiffrables. Comme une bête abandonné, j’ai essayé de faire marcher ma mémoire, de ramener à moi la signification de cet objet familier. La boite cartonnée s’est alors détachée avec une précision holographique sur le fond bleuté de la table en formica. Elle était violemment posée avec une présence insultante, seule, précisément comme moi, et aucun effort ne pourrait recréer le lien qui, je le savais, avait jadis existé entre nous. 
J’ai détourné mon regard lorsque l’image surréaliste s’est brouillée dans l’eau de mes larmes puis je me suis levé, abandonnant dans ce lieu étranger toutes ces choses éparpillées qui m’avaient appartenues.
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En descendant les marches de béton, la tristesse a chassé définitivement les relents de panique qui avaient accompagné les premiers effets de la surprise. Un abattement complet, l’intuition d’une fatalité inéluctable tombant sur mes épaules. Démarche pesante et lente, sensation pathétique et accrue de soi-même que l’on ressent à la mort d’un être proche.
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Pas loin de là, à côté les uns des autres mais étrangers l’un à l’autre, des femmes, des enfants et des hommes inoccupés, hagards et tremblants. Je me suis rapproché d’eux et nous gardions les yeux baissés, comme si nous étions honteux.


Voilà ça peut être marrant mais faut y aller doucement avec un peu plus de finesse que d’habitude.
Du coup, révélation qui j’espère aura plus d’influence sur ma vie future que ce petit feuilleton : la révélation de mon ridicule moi-même, de ses aspirations et ambitions.
C’est écrit noir sur blanc dans la religion bouddhiste mais tout système aveugle. Du coup, je m’efforce de rire de moi et de m’amuser à jouer mon rôle, de rire de ces pulsions mesquines qui dirigent ma vie.
Lettre à J. pour le mettre immédiatement au courant de la dernière métaphysique mise au point en Inde par votre serviteur.
Ensuite quelques beedies, une aquarelle, d'autres beedies avant de sombrer très tard dans le tas de sable.


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