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16 novembre 1981

J037 - Chez les trois frères

Lettre expédiée, communication téléphonique réservée, musée fermé.

Retour à la case et lecture d'un ouvrage sur la philosophie allemande.
Ne pas oublier : décrire les horaires d’utilisation des routes au Ladakh, et surtout le chemin tortueux pour se rendre, de nuit, chez Gulam.


De Gate 1 à Moon Mountain House, suivez le guide...

Sur la droite, après deux baraques, plongée dans la pénombre.
Aucune lumière, un escalier en pierre aux marches désintégrées, première menace sur l'équilibre, en plus des détritus glissants.
Tout droit, enjamber avec précaution le ruisseau qui charrie ses immondices, longer la tôle ondulée, la suivre à main gauche, puis à droite à angle droit, et encore à droite. Pendant ces derniers tournants, il suffit de suivre le tuyau de plomb qui court par terre. Puis à gauche, et, en se faufilant entre les clôtures branlantes qui réduisent la largeur du passage, tout droit jusqu'au pont de bois.
Attention à la marche, précédée d'une excavation boueuse.
Petit pont charmant au-dessus d'un canal du Dal Lake. A droite, le Gulmarg Hotel, Dal Gate et son quai ruisselant de lumière, criant son animation, contrastant par sa largeur, sa richesse, sa conception esthétique avec le bouge boueux traversé en se faufilant.
Le pont passé, la promenade continue comme sur une digue en bois. A gauche, des marches. L'Hotel Holy Night est à gauche et l'eau à droite.
A nouveau des marches, puis une riche promenade avec une balustrade en bois massif. On se croirait à Deauville, sur les planches.
Où cela nous mène-t-il ? A droite, encore un bout de chemin convenable, puis les marches nous conduisent au pied de la maison de Gulam et sur les berges boueuses d'un des canaux.
Détritus, vaisselle et linge contribuent à donner à la boue environnante une coloration et un arôme de pauvreté peu hygiénique.
Le village est là. A gauche on passe devant la maison, puis c'est tout droit. Après avoir traversé le terrain dénudé qui sert d'aire de jeu aux enfants du village, on se glisse dans un couloir de fil de fer qui n'autorise pas les sacs à dos. On décroche la chaîne que retient un clou tordu, on pousse la porte de bois branlante aux charnières constituées de pneumatiques clouées.
Le jardin est là, à côté de Star Green House, avec les deux petites chambres qui composent cette mini maison. Nous y sommes.


Gulam, Elie et Abdul. Les trois frères

Gulam, les yeux très rouges comme si il n'avait pas arrêté de fumer depuis 48 h. Ils sont enfoncés très profondément dans les orbites, bougent sans cesse pour voir s'il ne nous manque pas quelque chose. Réveillé à 4 ou 5 h pour faire l'appel à la prière de la petite mosquée du quartier. Il est là dehors. Dès que nous ouvrons la porte de notre chambre, il se jette sur nous et nous demande avec anxiété : "Breakfast ?". Plein de prévenances, il veille à notre confort (thé à toute heure), mais sa conversation tourne souvent autour de choses matérielles et pécuniaires. Toujours prêt à nous apporter une généreuse platée de riz et de légumes.
Elie, le gondolier fumeur. Très simple, mais philosophe dans son genre. Le visage rustre : le nez a beaucoup souffert et ses joues sont couvertes de poils donnant une allure animale à sa rusticité. Il est bon. Quelques principes, quelques opinions qui constituent une pensée droite, bonne et solide. Il vit seul. Son bonheur, c'est le bonheur des autres, ce qui donne une impartialité et une justesse extraordinaire aux opinions qu'il exprime sur les gens, les peuples et les nations.
Abdul, peu présent.


Elie dormant avec son radio transistor, Srinagar, Cachemire

13 novembre 1981

J034 - Retour à Srinagar

Dans le petit matin qui s’annonce, choix d’un truck qui se fait réchauffer les entrailles. Chargement d’une jeep dans la benne avant de commencer une route entrecoupée d’arrêts fréquents.

Passé Dras, les conditions routières se font plus sévères. Murs de neige à gauche et à droite, pavés de glace sur la route, ornières gelées. Les roues patinent dans les montées en lacets. 


Dras, 2ème ville la plus froide du monde

Coincé dans la cabine du camion, on me raconte des histoires : 10 anglais morts à Leh pendant une chute de neige, une anglaise kidnappée par un major de l’armée indienne et séquestrée pendant 1 mois à Sonnamarg,...

Tout est glacé dans la vallée : l’eau qui coule prend des teintes azotées, des épaisseurs de neige caparaçonnent la route, recouvrent le paysage d'un lourd tapis immaculé.
Le passage du Zoji La est un peu manqué par une faute d’attention. On sent qu’on change de région pour entrer au Cachemire.

Au détour d’un tournant, la vallée, moins enneigée, recèle désormais quelques arbres.
Puis une descente par des lacets impressionnants, alors que le paysage évolue rapidement pour devenir alpin. 


Sonnamarg

Comme un vallon suisse, de la neige alentour, des maisons de bois, des sapins.


Vers Sonnamarg, route Leh-Srinagar, Cachemire

Pris en sandwich entre plusieurs gars dans la cabine, je me suis fait chambrer sans bien pouvoir me défendre. Il est temps de changer de moyen de locomotion.
Le dernier tronçon est effectué en minibus, avec une tribu indienne de touristes de Delhi.


Retour à Srinagar

Apaisement d’être de retour lorsque je rencontre le regard bienveillant d’Elie au milieu de l’animation crée par tous les préparatifs pour le mariage organisé ce soir.
(note : voir la rencontre d'Elie)

Diner au premier étage de la maison de Gulam, après une heure d’attente, au milieu de la population occidentale de notre petit village, pour l’occasion regroupée. Sur huit personnes, trois disciples de Rajneesh.
Nous sommes à quatre sur le même plat qu’on mange avec les doigts. Interventions culinaires successives et bienvenues du garçon. Le plat évolue, se termine.
Rince doigt à l’eau chaude.

De retour à ma chambre, avec Brian et Elie. Ce dernier nous gratifie, une fois de plus, d’une étonnante philosophie simplificatrice des relations dans et avec la vie :
- les anglais, avant les indiens bien sûr, au temps où une roupie c’était encore quelque chose ;
- les gens qui lui disent “hello” alors qu’il travaille, sans même lui donner un coup de main ;
- et bien d’autres choses encore...

_____________________La carte de la journée_____________________

23 octobre 1981

J013 - Troisième journée sur le Dal Lake, retour à terre

Oulala ! Quel retard dans ce journal !

Lever de soleil sur le Dal Lake, Srinagar

Lever de soleil sur le Dal Lake et sikhara, Srinagar

Lever de soleil sur le Dal Lake et sikhara, Srinagar

Lever de soleil sur Char Chinar, Dal Lake, Srinagar

Lever de soleil sur Char Chinar, Dal Lake, Srinagar

Retour à la maison après un nouveau lever de soleil splendide.

Rencontre de Laurence et Guy avec qui je visiterai demain Srinagar.
Location d'une bicyclette et tour de la ville.
Passage, une fois de plus, à la Poste Restante, et toujours aucun courrier.


Coucher de soleil sur un house-boat, Jelham, Srinagar



22 octobre 1981

J012 - Seconde journée sur le Dal Lake, Srinagar

Depuis une bonne heure déjà, nous avions été tirés du sommeil par la fin de la nuit et l'humidité du petit matin.
Elie cuisinait le petit-déjeuner après être allé chercher du pain.

De l'autre côté de la vallée, le soleil s'annonçait, coloriant le haut des montagnes d'une lueur orangée, très douce. Au-dessus de nous, quelques rayons commençaient à auréoler certains sommets.
Progressivement, la zone d'ensoleillement s'est étendue dans la vallée, chassant l'engourdissement humide de la nuit.
Elle nous a éclaté à la figure, d'un coup, en passant la crête, créant un reflet d'incendie sur le lac.


Lever de soleil sur Woont Kadal Bridge et Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar

Lever de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar

Lever de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar

Lever de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar



La philosophie d'Elie

Elie m'explique sa conception de la vie et le degré de civilisation qu'il peut supporter.
Il aime les gens rudes des lacs et des montagnes. Les indiens sont venus tout transformer en s'établissant jusqu'ici, il y a une vingtaine d'années. Depuis, ils croissent, installent le business et d'autres pollutions, sonores, visuelles; de mauvaises choses en tout cas.
Il préfère très nettement l'époque glorieuse et britannique pendant laquelle aller au Ladakh mobilisait trente mules, une quinzaine d'hommes et des vivres en quantité. Il me mime les gens qui avaient coutume de se vêtir comme lui, en homme simple, et que le progrès et le business ont transformés. Ils sont devenus gros et importants (il écarte les bras et joue à celui qui veut être considéré). Ils portent des lunettes (horrible disgrâce, prothèse malheureuse sur le visage de l'homme), veulent être vêtus à l'occidental. Ils se lavent les dents en plus et discutent entre eux sans être droits. Lui est habillé simplement, parle droit; sinon il fume et regarde la beauté du monde.

Nous avons pris le déjeuner, riz et légumes qui se font rares au milieu du lac, sur une ile belvédère du nom de Sona Lank.


Jardins flottants, carottes vénéneuses

Dans l'après-midi, nous nous sommes rendus au Nagin Lake en traversant par des pistes aquatiques tracées dans le jonc.


Jardins flottants et Shankaracharya Hill, Dahl Lake, Srinagar

Habitations, Dahl Lake, Srinagar

Habitations, Dahl Lake, Srinagar

Passage par les fameux floating-gardens, mottes de terre liées par de l'herbe qui s'enfonçaient avec un bruit spongieux quand Elie pesait dessus de tout son poids. Sous les bouses de vache et les excréments humains, s'épanouiront dans quelques temps de savoureuses carottes vénéneuses...


Jardins flottants et Hari Parbat sur Sharika hill, Dal Lake, Srinagar

Sikhara et montagnes, Nagin Lake, Srinagar

Le Nagin Lake est pollué de house-boats tous plus ringards les uns que les autres. Par curiosité, je suis allé visiter un de ces navires pompeux, le Winston Churchill Super Deluxe.
Château arrière douillet et raffiné, intérieur de style anglais vendu par correspondance. Des photos de la famille royale britannique aux murs. Un jeune indien courtois et commerçant fait l'entremetteur entre moi et les deux chambres à coucher deux places. Ça peut être amusant quelques jours de s'imaginer riche anglais dans son salon, propre et réservé, dans un pays exotique et sous-développé.

L'eau est très pure, à part cette végétation qui n'incline pas à la natation.
Seul malheur, évidemment, cette intrusion du ski-nautique dans l'univers sonore du lac.
Le type de l'indien riche et gonflé que mimait Elie a un représentant ayant du mal à tenir en équilibre sur une planche carrée que tire un bateau. Comme un témoin ivre lors d'un procès, il tient une barre horizontale qui le relie à la planche. Bel exemple de prouesse physique en effet.

Après un bain revigorant et une petite sieste dans les roseaux, nous rentrons coucher au Dal Lake. C'est sur ce chemin que j'ai expérimenté l'envoûtement de la rame de sikhara en forme de cœur.


Habitations, Dahl Lake, Srinagar

Nouvelle nuit sur le lac.


Coucher de soleil sur le Dal Lake, Srinagar

Coucher de soleil sur le Dal Lake, Srinagar

Coucher de soleil sur le Dal Lake, Srinagar

_____________________La carte de la journée_____________________



21 octobre 1981

J011 - Départ en sikhara sur le Dal Lake, Srinagar

Moment de calme bonheur. Me voilà parti en sikhara, tel un pacha.

Le temps est superbe, il fait bon et j'écris, bercé par le travail régulier d'Elie dans mon dos.
Deux petites filles en pirogue viennent d'accoster pour me donner une fleur en échange de menue monnaie. Il est vraiment regrettable que tout ce bon temps ne profite qu'à moi.
Tout à l'heure, c'est un marchand de fourrure qui nous a abordés. Peu intéressé par une paire de gants de gazelle fourrée, j'ai cédé lorsque le prix est passé de 70 à 45 roupies.

Nous sommes dans le grand Dal Lake, la montagne tombe juste à notre droite et encercle une partie du lac. Comment exprimer combien le moment est bon et comment on sent son cœur s'épanouir...?

Nous dépassons deux européennes, en robe du pays, se baignant dans le lac, loin de l'agitation touristique des house-boats de Dal Gate. Quelle existence mènent-elles ici, dans ce coin de nature enchanteur où il est possible de vivre sans rien faire ?
Je suis encore voyageur solitaire trop immature pour envisager de m'établir quelques temps dans un endroit spécial, mais j'entrevois désormais d'autres types d'existence possibles pendant de longues périodes.

Nous voilà seuls sur le grand lac. Pas une ride ne vient troubler sa tranquille surface. Pas un bruit. Ce paysage grandiose, doux et monotone, convient parfaitement aux amoureux. Et aux poètes aussi sans doute.

Elie, pour déjeuner, a préparé la pâtée de rigueur : riz et végétaux (tomates, carottes, oignons et pomme de terre), ces derniers servis en petites quantités, mais brûlants de pili. Vient ensuite le thé. Je terminais ma seconde tasse allongé dans le sikhara qui était déjà repartie.

Le grand lac est séparé en deux parties par deux digues que joint un petit pont. Dessous, un jeune kashmiri se baigne et les mots y résonnent un instant, étrangement. Puis, devant nous toute l'étendue d'eau, dormante et constellée de plantes.
A gauche, la colline qui surplombe Srinagar et sur laquelle se perche le vieux fort, Hari Parbat. Devant, des chaînes de montagnes qui viennent jusqu'aux berges du lac, comme de démentielles coulées de lave. Cet encerclement se prolonge sur notre droite, presque jusqu'à la ville. C'est sans doute l'air d'automne qui donne cette légère brume enveloppant les reliefs montagneux.
Nous croisons encore quelque temps dans ce paradis avant d'accoster sur une berge tranquille. Il n'est pas tard, mais Elie n'entend pas ramer à l'heure la plus chaude de l'après-midi.


Pause "hobble-bobble" et Char Chinar, Dal Lake, Srinagar

Vue nord : Dal Lake, Srinagar

Woont Kadal Bridge et Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar


Quatre heures plus tard, écrasés par le soleil qui a tapé toute l'après-midi. Celle-ci se termine, et les petites grenouilles descendent vers le Sud par séries de bonds alternatifs.
On va avoir, je pense, un superbe coucher de soleil.

Elie est vraiment un super bon gars. Ce qu'il veut, c'est fumer, et qu'on lui foute la paix. Il n'aime pas "les mauvais hommes", il aime "les bons hommes". Il n'aime pas se fâcher, il aime caresser et embrasser. Il ne veut pas se marier. Il veut rester libre.


Impressions soleil couchant

Le dîner, riz et légumes, mais moins épicé qu'à midi, est avalé alors que le soleil décline.



Coucher de soleil sur Nishat Suth et Shankaracharya Hill, Dal Lake, Srinagar

Coucher de soleil sur Nishat Suth et Shankaracharya Hill, Dal Lake, Srinagar


Surprenant coucher de soleil, qui s'est révélé plus bref et moins flamboyant que je ne l'espérais. Le nez à l'objectif, j'étais prêt bien avant mais lorsque je relevais la tête, il était trop tard.
Dernières couleurs de cette journée ? Les reflets, sur le lac pétrifié, du soleil en vagues orange et violettes, aux tons métalliques. Superbe fluorescence colorée dans la pénombre de la vallée. Les plantes aquatiques étaient, inclusions cytoplasmiques, comme des bouillonnements volcaniques figés par l'obscurité glacée.


Coucher de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar

Coucher de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar

Coucher de soleil sur Nishat Suth, Dal Lake, Srinagar


Soudain, dans cet espace où le temps s'était suspendu, une ombre chinoise plane, fabuleuse somme de symboles et perfection esthétique : digne, drapé, appuyé sur sa perche, l'homme se découpe, noir comme la nuit, contre-jour qui dérape sur fond de lumière surnaturelle.
Un sikhara nous longe dans un souffle, comme une plume que déporte un vent léger. Sur le pont, en plus de celle de l'homme, se découpe la silhouette du narghilé en terre cuite et au tuyau droit. La barque court encore quelques mètres, quelques secondes, sur son erre, avant de revenir doucement en arrière après avoir entamé un dialogue avec Elie.
L'homme veut quelques braises pour son kungry (fire-pot ou pot à braises) et son hobble-bobble (onomatopée pour désigner le narghilé).
Là encore, beauté grandiose et symbolique : les deux hommes, simultanément, se sont penchés sur leur kungry et tirent de longues bouffées pour porter leur cigarette à incandescence.

Au-dessus de nous, le ciel constellé d'étoiles, d'une pureté, d'une clarté mystique.

_____________________La carte de la journée_____________________
  


20 octobre 1981

J010 - Déménagement et embrouille au Telegraph Office

J'ai réglé Suliman et lui ai fait mes adieux.
Il a bien vu qu'il était inutile d'essayer de me faire changer d'avis. J'avais tout un éventail de raisons valables à lui opposer, mais ce brave homme, auquel le collier de barbe joint au bonnet donne une allure de gentil gnome, m'a semblé éprouver un certain regret à me voir partir. La preuve, il me propose de séjourner chez lui, après mon retour du Ladakh, pour 20 roupies par jour au lieu des 50 qu'il m'a fait payer jusque-là.

Un sac à dos monstrueusement fatiguant à porter, un gigantesque détour (au cours duquel je rencontre un flic qui me propose du hasch et ne fume qu'en dehors du service) et j'arrive dans ma cellule vers midi. Gulam m'attend depuis deux heures. Installation, puis déjeuner ("rice & vegetable") dans le jardin.


Embrouille au Telegraph Office

Entre temps, je suis passé au Telegraph Office mettre fin à un emmerdement qui a déjà trop duré.
Situé sur Maulama Azad Road, du côté de Badshah Kadal, c'est un vieux bureau sale et usé, avec deux guichets que prennent d'assaut les indiens télégraphiant à leurs familles. Parler avec l'employé kashmiri, en anglais, avec une vitre qui nous sépare, peut rendre fou.

La première démarche pour tenter de joindre ma famille par téléphone a été entreprise dimanche après-midi. L'employé me dit de repasser plus tard.
Je repasse vers 23h, de façon à joindre Paris à l'heure du dîner, après une bonne marche en provenance du house-boat.
- "Non, ce n'est pas possible d'obtenir une communication à cette heure. Répondez à ces questions, dans ce cahier, et donnez 20 roupies d'acompte".
Je m'exécute, commandant la liaison pour le lendemain 11 h.
Lundi, lorsque j'arrive au bureau, j'apprends, après avoir activé un peu les employés, que la ligne Srinagar-Delhi est coupée. On me conseille d'attendre une heure environ mais, en me renseignant, il s'avère que la ligne ne sera pas rétablie dans la journée. Tout est donc reporté de 24 heures.
Ce matin donc, nouveau jogging dans l'espoir d'entendre une voix familière. Même déception. Comme les chances d'obtenir la communication dans la journée sont restreintes, et celles de perdre mon temps énormes, je décide de récupérer mes billes. L'employé me tend le cahier, me demandant d'écrire "Reçu, 20 roupies" et de signer, ce que je fais immédiatement, pressé d'en finir.
Cela avait beau m'avoir effleuré l'esprit un instant, mais jamais je n'aurais imaginé qu'il aurait l'aplomb de le faire. Quand je lui réclame mon argent, ce con me montre le cahier que je lui ai rendu et me lit à haute voix : "Reçu, vingt roupies".
L'indignation fait tressaillir ma voix et j'obtiens finalement mon dû après l'intervention d'un autre employé de grade supérieur, très au fait de la malice de ses subalternes.
Sacrés gens, une fois dans la rue, j'en éclate de rire au nez de la sentinelle postée à l'entrée.


Dans la cellule qui jouxte la mienne, un canadien et un australien ont emménagé. Ensemble, nous voulons grimper jusqu'à Shankaracharya Temple mais, comme le sud apporte des nuages qui voilent le ciel, nous reportons l'escalade au lendemain.

Nous accédons donc à Nehru Garden, square carré et fleuri de petite dimension, sans autre intérêt que celui d'être au milieu du lac et de rapporter des roupies aux gondoliers qui n'ont qu'une quinzaine de mètres à faire depuis la berge. Que dire de cet endroit, sinon qu'on l'imagine aisément en juillet-août, gorgé de touristes et de vendeurs de rafraîchissements.


Nehru Park, Srinagar

Beaucoup plus typique, le dîner qui a lieu dans la maison de Gulam, en compagnie de Elie et des deux autres étrangers. Menu : "rice and vegetable", servi avec du thé iranien.
Elie et moi étrennons une nouvelle complicité, du fait du voyage de noces que l'on va accomplir demain sur le Dal Lake, pendant deux jours et deux nuits, en amoureux et...en gondole.

19 octobre 1981

J009 - Un peu d'artisanat, Gulam et Elie

Artisanat local

Au Government Emporium se trouve un bon éventail de l'artisanat kashmiri de qualité.
Les tapis sont superbes et j'aimerais qu'en France, ils puissent profiter de l'opportunité que représente quelqu'un dans la place à une période non touristique.
Curieux mais peu convaincants, des pipes et des shiloms en argent. Certaines boites en papier mâché sont très joliment décorées. Quant aux fourrures, F. serait aux anges avec cette toque de renard brun au poil très long. Plus souple, dans les tons beiges, j'opterais volontiers pour une fine coiffe en lynx.
Cherchant un bout de tissu en guise d'écharpe, je tombe sur une pièce d'une pureté et d'une douceur incomparables : du pashmina, une pure laine "top quality" qu'on acquiert pour la bagatelle de 1150 roupies le mètre carré !

Continuité oblige, déjeuner à l'hôtel Broadway. J'essaye sournoisement d'apprivoiser mes tripes grâce à un mouton tandoori civilisé. Il m'apparaît sur place que j'ai échoué dans ma tentative d'intégration "routarde". D'abord et surtout, au niveau alimentaire.
Cet échec m'isole, maintenant que je me mets à chercher le confort d'hôtels de luxe aseptisés, comme dans ce coffe-shop, au calme, loin des agressions de la nourriture et de la concentration indienne.
Il est plus facile aussi de s'intégrer dans la misère lorsqu'on est deux, comme dans ce boui-boui de Chandni Chowk avec Peter, tandis que seul, on se réfugie dans les palaces, à la recherche de protection.


Rapports humains

Hier soir, avant d'aller dîner, j'ai eu droit à une rencontre assez folklorique.
Deux indiens m'abordent, comme cela se produit des dizaines de fois par jour, sous le prétexte que ma veste les intéresse. En définitive, c'est moi qu'ils veulent, pour faire "jougay-jougay". Le plus vicieux et le plus laid veut m'inviter au restaurant et aller ensuite dans une bonne chambre. Il me promet qu'à eux deux, je ne vais pas m'embêter et me donner de l'exercice. Je leur dis que vraiment non merci, je préfère les femmes et que, s'ils en ont envie, ils n'ont qu'à faire ça ensemble.

Au sortir de table, je vais me renseigner sur les possibilités d'atteindre en bus deux destinations touristiques : soit Manasbal Lake puis Wular Lake, soit Kongwatan puis Kousarnag Lake. Je ne tiens pas à m'enterrer sans rien faire à Srinagar en attendant D.


Chez Gulam et Elie

Je ne sais toujours pas ce que je vais faire demain car de nouvelles opportunités d'expérience se sont présentées qui me tentent énormément.
Ayant décidé de changer de logement, je prospectais tantôt du côté du bras du Dal Lake. L'endroit est bourré de house-boats superbes et très luxueux, de voyants sikharas (la gondole locale) attendent le gogo que l'avancement de la saison commence à faire rare. Voulant voir les canaux de plus près, je m'introduisis au cœur d'une masse d'habitations, par d'étroites ruelles, boueuses et sombres. C'est là que, après avoir acquis des renseignements sur le Holy Hôtel, Gulam me proposa sa chambre.
Je le suivis par curiosité et fus immédiatement conquis par le charme des chambres qu’il propose, genre cellule de fumeur d'opium.
Au sol, des nattes de jonc et un kit de fumeur en bois. Au mur une étagère où de vieux bouquins en anglais s'accumulent, au fur et à mesure du passage des jeunes hippies de la vallée heureuse. L'endroit a ce dénuement de bon ton qui le rend attachant, même si ce n'est que pour une courte durée.
Dans la maison de Gulam, j'ai tiré ensuite avec Elie, son frère, sur une pipe, une tasse de thé fumant à mes côtés. Les deux frères sont rustres, laids, mais malgré leur aspect de bandits de grands chemins, ils semblent honnêtes.
Vais-je me lancer dans cette excursion en sikhara sur les canaux perdus avec Elie ? Irais-je l'accompagner dans des trekkings isolés au cours desquels on rencontre d'authentiques paysans afghans ?

En rentrant, je fais part de mon projet de partir à un des fils de Suliman.
Il a 19 ans et dans quelques mois, va se marier avec une fille de 13 ans. Il ne la connaît pas, c'est sa mère qui désire ce mariage et il avoue que pour la fille, c'est mal. C'est trop jeune. Il fait semblant de se foutre de ce qui va lui arriver, mais en fait il flippe du fait, qu'à son âge, les contraintes sociales l'empêchent de fréquenter la moindre kashmiri. Je lui raconte mon rendez-vous avec mon hôtesse de l'air, comment je l'ai connue et la façon dont les relations se sont nouées. Il me pose des questions, et maintenant, l'oppportunité de revoir D. ici à Srinagar commence à prendre des figures de rêve.